La lumière
Un kaléidoscope de lumière matinale
La mosquée est mondialement célèbre pour sa salle de prière d’hiver (Shabestan). Lorsque les rayons du soleil traversent ses grands vitraux à l’aube, l’intérieur se transforme en un véritable kaléidoscope vivant, projetant des motifs géométriques vibrants sur les tapis persans et les colonnes sculptées.
Chasser les insectes, purifier l’esprit
L’utilisation de vitraux colorés (appelés Orsi) est extrêmement rare dans les mosquées traditionnelles. Au-delà de la métaphore de la lumière divine, les bâtisseurs leur attribuaient deux vertus très concrètes : la combinaison de verre coloré et de reflets intenses désoriente les moustiques et autres insectes nuisibles, protégeant ainsi les précieux tapis persans sur lesquels prient les fidèles ; et la psychologie des couleurs — la lumière chaude (rouge, jaune) était censée dynamiser le corps pour la prière du matin, tandis que les teintes froides (bleu, vert) apportaient la sérénité nécessaire à la méditation.
Une provocation technologique et politique
La couleur rose (liée à l’utilisation d’un émail coûteux à base d’or) rompt radicalement avec le bleu turquoise et le jaune traditionnels des mosquées iraniennes. À l’époque qadjar, les élites persanes commençaient à voyager en Europe : fasciné par le style victorien et le baroque occidental, le commanditaire a exigé des motifs de roses et d’iris inspirés de cartes postales ramenées de France. C’était une démonstration de modernité et d’immense richesse face aux autres familles nobles de Chiraz.
La géométrie cachée du plan
La disposition au sol de la mosquée repose sur le motif du Shamseh, qui utilise deux carrés parfaits entrelacés pivotant à 45 degrés pour former une étoile à 8 branches. Cette grille invisible a permis aux ingénieurs de calculer mathématiquement l’inclinaison exacte des fenêtres pour que le faisceau de lumière matinal atteigne précisément le centre des tapis uniquement pendant les mois d’hiver (lorsque le soleil est bas), offrant le spectacle le plus intense de l’année.
Des vitraux qui ne sont pas d’origine
Bien que la mosquée ait été achevée en 1888, la féerie lumineuse que l’on voit sur les photos actuelles est en partie moderne. Les fragiles verres colorés d’origine ont été presque entièrement détruits au fil du temps par les intempéries et le manque d’entretien. Les vitraux actuels ont été méticuleusement recréés et réinstallés en 1969 par le maître artisan Mirza Ayat, sauvant ainsi l’identité visuelle du monument.
Architecture
L’art de l’architecture extérieure
Dehors, la mosquée s’organise autour d’une cour centrale dotée d’un grand bassin rectangulaire. Les façades et les voûtes en muqarnas (stalactites architecturales) sont ornées de milliers de carreaux de faïence où prédomine le rose, représentant des motifs floraux influencés par l’art occidental de l’époque.
Au-delà de son jeu de lumière matinal, la mosquée Nasir al-Molk recèle de nombreux secrets historiques, techniques et architecturaux qui en font un monument fascinant.
Secrets du monument
Cinq secrets historiques, techniques et architecturaux
1Une ingénierie parasismique secrète
Bien que la mosquée semble délicate avec ses innombrables faïences, elle a survécu à plusieurs tremblements de terre majeurs qui ont secoué la région de Chiraz. Le secret de sa longévité réside dans les murs : les constructeurs ont intégré des briques de bois flexibles à l’intérieur de la maçonnerie. Ces inserts en bois absorbent les vibrations et agissent comme des amortisseurs naturels lors des séismes.
2Le mystère des 12 colonnes hélicoïdales
Dans la salle de prière principale (le Shabestan ouest), le plafond voûté repose sur 12 colonnes en pierre sculptées en spirale. Ce nombre n’a pas été choisi au hasard : en architecture chiite (la religion officielle de l’Iran depuis les Safavides), le chiffre 12 fait directement référence aux 12 Imams du chiisme duodécimain.
3La technique du Panj Kāseh (« cinq concaves »)
La mosquée est un cas d’école pour l’utilisation du motif architectural appelé Panj Kāseh-i. Il s’agit d’une technique de conception des plafonds et des voûtes en muqarnas (stalactites) qui assemble cinq éléments concaves imbriqués. Cette géométrie sacrée crée une impression de profondeur infinie et de mouvement lorsqu’on l’observe d’en bas.
4Un double visage géométrique
L’architecte de la mosquée, Muhammad Hasan-e-Memar, a dû surmonter un défi de taille : le terrain urbain alloué à la construction était totalement irrégulier. À l’extérieur, les murs s’adaptent aux ruelles tortueuses du vieux quartier de Gud Araban et affichent une forme asymétrique. À l’intérieur, une fois le portail franchi, tout devient parfaitement symétrique, aligné selon un axe précis orienté vers La Mecque (la Qibla).
5L’autre salle de prière (et son puits à vache)
Si les visiteurs se pressent tous dans la salle ouest (celle des vitraux), la mosquée possède une salle de prière orientale (dédiée à l’été pour rester au frais). Derrière cette salle se cache un couloir historique abritant un ancien puits. À l’époque, on y faisait descendre des vaches pour puiser l’eau nécessaire aux ablutions des fidèles et à l’irrigation du bassin central. Aujourd’hui, cette partie abrite un petit musée doté d’archives de la fondation.
Une fondation privée
Ni royale, ni d’État : un waqf familial
En plus de ces détails, la mosquée cache une dernière particularité : elle n’est pas une mosquée royale ou d’État, mais une fondation entièrement privée. Elle a été financée par Mirza Hasan Ali Nasir-ol-Molk, un aristocrate et riche propriétaire terrien de la famille royale Qadjar. Encore aujourd’hui, le monument n’est pas géré par le ministère du Tourisme, mais par une fondation de dotation privée (un waqf) dirigée par les descendants directs de son créateur, qui veillent jalousement sur sa restauration.
Technique & spiritualité
Orsi, Gavkhah et Mihrab : trois savoir-faire uniques
1. Les vitraux Orsi : de la haute ébénisterie sans clous
Les fenêtres de la mosquée ne sont pas de simples cadres en bois avec du verre ; elles utilisent l’art de l’Orsi, un savoir-faire persan millénaire qui fusionne la géométrie sacrée et l’ingénierie du bois. Les milliers de minuscules morceaux de bois de noyer ou de platane qui maintiennent les verres colorés sont imbriqués les uns dans les autres sans aucun clou, ni colle, ni vis, par tenons et mortaises, comme un puzzle de haute précision. Cette absence de fixations rigides est volontaire : en cas de séisme ou de fortes variations de température, la structure possède un jeu mécanique ; elle s’articule et absorbe les mouvements au lieu de casser. Le maillage de bois ultra-serré agit enfin comme un brise-soleil (moucharabieh) : il ne laisse passer qu’une lumière tamisée, réduisant drastiquement la chaleur de l’été iranien.
2. Le système d’eau souterrain : le puits de Gavkhah
Pour alimenter le grand bassin central de la cour et permettre les ablutions rituelles, les ingénieurs ont conçu un système hydraulique ingénieux, indépendant du réseau de la ville. La mosquée est reliée à un qanat souterrain, aqueduc traditionnel qui capte l’eau des nappes phréatiques des montagnes environnantes pour l’amener par gravité jusqu’au centre de Chiraz. Le puits à vache (Gavkhah), situé dans la section orientale, possédait une rampe inclinée en pente douce : on y faisait descendre un bœuf ou une vache qui, en marchant, tirait une grosse corde reliée à des seaux en cuir via une poulie. L’eau remontée était déversée dans un réservoir surélevé (un Ab-Anbar miniature), d’où la pression naturelle l’envoyait dans le bassin de la cour par des conduits en terre cuite dissimulés sous les pavés.
3. Les inscriptions du Mihrab : poésie et eschatologie
Le Mihrab (la niche qui indique la direction de La Mecque) est la zone la plus sacrée. À Nasir al-Molk, ses inscriptions en calligraphie Thuluth et Nastaʿliq révèlent un message spirituel très précis, typique de l’ère Qadjar. Le verset du Trône (Ayat al-Kursi), gravé sur le contour extérieur, rappelle la souveraineté absolue de Dieu sur l’univers. Les versets de la Lumière (Sourate An-Nur, verset 35 : « Dieu est la Lumière des cieux et de la terre… ») prennent ici tout leur sens lorsque la lumière réelle du soleil traverse les vitraux à l’aube pour venir frapper les écritures. Au bas du mihrab, des inscriptions plus petites incluent des poèmes en persan qui glorifient le commanditaire (Nasir al-Molk) et mentionnent la date exacte du début des travaux (1293 de l’hégire).
Pratique
Conseils pour votre visite
💡 Le moment idéal
Pour admirer la danse des lumières colorées, il faut impérativement s’y rendre tôt le matin, idéalement entre 8 h 00 et 9 h 30. En fin de matinée, le soleil est trop haut et le phénomène disparaît. En hiver, lorsque le soleil est bas, le faisceau atteint précisément le centre des tapis : c’est le spectacle le plus intense de l’année.
À proximité : la mosquée se trouve à quelques minutes de marche du mausolée de Shah Cheragh et du Bazar de Vakil, dans le vieux quartier de Gud Araban.
À ne pas manquer
Le Shabestan ouest et ses 12 colonnes hélicoïdales le matin ; la cour et son bassin entourés de faïences roses ; puis la salle orientale, plus fraîche, et son petit musée de la fondation.
Bon à savoir
Le monument est toujours géré par la fondation privée (waqf) des descendants de Nasir-ol-Molk : les horaires et les conditions d’accès peuvent varier, à vérifier sur place.