Chapitre 1 · Acte I
Géographie et position
Damavand, 5 610 mètres, domine Téhéran par temps clair — un cône enneigé qu’on aperçoit depuis les embouteillages de l’autoroute Chamran, ce qui donne une idée assez juste de ce pays : une capitale de 18 millions d’habitants qui vit sous un volcan, dans une ville construite sur une faille active. L’Alborz, la chaîne dont Damavand est le sommet, court sur 900 kilomètres le long de la Caspienne, avec d’autres sommets qui dépassent souvent l’entendement européen du mot montagne — le Sabalan (4 811 m) et le Sahand (3 707 m) plus à l’ouest. Elle porte aussi du cuivre, du plomb-zinc, dans un sous-sol qu’on oublie parce que le volcan capte tout le regard. Au sud de cette barrière, tout devient sec. Au nord, c’est le Gilan et le Mazandaran, une pluviométrie digne de l’Asie du Sud-Est à quelques heures de route du désert.
Le vrai massif, cependant, c’est le Zagros. Il descend en diagonale depuis la frontière turque jusqu’au détroit d’Ormuz, plus de 1 500 kilomètres, avec des sommets qui frôlent les 4 500 mètres — le Zard Kuh (4 548 m), le Dena (4 409 m) — et il faut le dire simplement : sans lui, il n’y aurait pas de pétrole iranien. Les plis de calcaire qu’a produits la collision entre l’Arabie et l’Eurasie sont devenus, au fil de dizaines de millions d’années, les pièges géologiques où les hydrocarbures se sont accumulés. Le Zagros n’est pas un décor pour la richesse pétrolière du pays — c’est littéralement l’endroit où elle a été fabriquée, plissement après plissement. Il porte aussi du chrome, du calcaire, du gypse, du sel et du phosphate, des forêts de chênes qui tiennent encore, des peuples bakhtiaris, qashqaïs et kurdes qui pratiquent la transhumance comme leurs grands-parents, et trois grandes rivières — le Karoun, le Karkheh, le Dez — qui alimentent les grands barrages du pays. En contrebas, la plaine du Khouzestan, chaude et fertile, est littéralement le grenier à pétrole du pays.
Entre les deux chaînes, le plateau central s’étend sur environ 700 000 km², près de la moitié du territoire, à 900-1 500 mètres d’altitude, et c’est là que vivent Ispahan, Yazd, Kerman, Qom, Kashan, Semnan — des villes bâties, historiquement, sur des mines de cuivre, de fer, d’uranium, de gypse et de sel plus que sur l’agriculture. Deux déserts s’y trouvent, et ils n’ont rien d’anecdotique : le Dasht-e Kavir, environ 77 000 km² d’étendue salée entre Semnan et Ispahan, et le Lut, environ 51 800 km², classé à l’UNESCO en 2016 pour ses yardangs spectaculaires — les Kaluts —, où l’on a mesuré 70,7°C en surface — le record de température au sol jamais enregistré sur Terre. Plus au sud-est, le Kuh-e Taftan (3 941 m), volcan encore actif du Sistan-Balouchestan, referme ce tableau minéral. On ne cultive rien au Lut. On pourrait, en revanche, y installer des centrales solaires sur des étendues où personne ne se disputera jamais un mètre carré de terre arable.
Sept zones climatiques pour un seul pays
Peu de pays offrent une palette climatique aussi large sur un territoire continu. On en distingue classiquement sept, de l’humidité subtropicale du littoral caspien à l’aridité totale du Lut :
| Zone climatique | Localisation | Caractéristique |
|---|---|---|
| Subtropicale humide | Littoral caspien (Gilan, Mazandaran) | Fortes précipitations, riz, thé, forêts hyrcaniennes |
| Méditerranéenne | Piémonts du Zagros occidental | Hivers doux et humides, étés secs |
| Semi-aride continentale | Plateau central, Azerbaïdjan | Amplitude thermique marquée, céréales pluviales |
| Aride désertique | Pourtour du Dasht-e Kavir | Oasis, qanats, agriculture irriguée |
| Hyper-aride | Désert du Lut | Quasi absence de vie, potentiel solaire maximal |
| Tropicale chaude | Littoral du golfe Persique et mer d’Oman | Chaleur et humidité élevées, dattes, pêche |
| Montagnarde | Hauts massifs de l’Alborz et du Zagros | Neige persistante, élevage transhumant |
Sept zones climatiques structurent l’agriculture, l’urbanisation et le potentiel énergétique du pays.
Deux mers bordent le pays, et elles n’ont presque rien en commun. Au nord, la Caspienne — un lac, techniquement, le plus grand du monde — offre 900 kilomètres de côte et atteint 1 025 mètres de profondeur dans sa partie sud. Elle vit de la pêche à l’esturgeon et du kutum, de gisements offshore encore mal connus, de ports comme Bandar Anzali, Noshahr, Amirabad et Astara, et d’un tourisme balnéaire bien réel à Ramsar, Lahijan ou Noshahr. Son statut juridique n’a été clarifié qu’en 2018, par la Convention d’Aktau, signée par les cinq pays riverains.
Au sud, le golfe Persique et la mer d’Oman totalisent près de 2 900 kilomètres de côtes iraniennes — 1 800 km sur le Golfe, 1 100 km sur la mer d’Oman —, pour une profondeur moyenne d’à peine 50 mètres. On y trouve les îles de Qeshm, Kish, Hormuz, Larak, Abou Moussa, Sirri et Lavan, les grands ports de Bandar Abbas, Bandar Imam Khomeini, Chahbahar et Bouchehr, les champs offshore de South Pars, Forouzan et Salman, et une pêche active — thon, crevette, requin, dorade, sardine. Le détroit d’Ormuz, 54 kilomètres de large à son point le plus étroit, referme cet ensemble : 20 à 30 % du pétrole mondial y transite. On peut construire des pipelines pour contourner beaucoup de choses. Pas la géographie d’un détroit.
Sept voisins terrestres, enfin : Irak, Turquie, Azerbaïdjan, Arménie, Turkménistan, Afghanistan, Pakistan. Peu de pays touchent à la fois le Caucase, l’Asie centrale, le sous-continent indien et le monde arabe. On reviendra, dans le dernier acte de ce livre, sur ce que cette position vaut concrètement pour les corridors commerciaux en construction — le Nord-Sud vers la Russie et l’Inde, les routes chinoises, les échanges avec l’Irak.
Une richesse dispersée, une activité concentrée
L’Iran compte 31 provinces (ostans), et leur comparaison révèle un déséquilibre frappant : la province de Téhéran concentre près de 20 % de la population nationale sur moins de 1 % du territoire, avec un PIB par habitant très supérieur à la moyenne. Les provinces productrices de matières premières, elles, restent souvent nettement plus pauvres que ce que leurs ressources laisseraient supposer.
| Province | Population | Niveau de richesse | Ressources dominantes |
|---|---|---|---|
| Téhéran | ~17 M | Très élevé | Services, industrie, commerce, sièges d’entreprises |
| Khouzestan | ~5,5 M | Élevé (pétrole) | Pétrole (60 % de la prod. nationale), sucre, blé, acier |
| Ispahan | ~5,5 M | Élevé | Acier, pétrochimie, tourisme, tapis, université |
| Khorasan Razavi | ~7 M | Moyen-élevé | Tourisme religieux (Mashhad), safran, noix |
| Kerman | ~3,5 M | Moyen | Cuivre (Sar Cheshmeh), pistaches, dattes, tourisme |
| Fars | ~5 M | Moyen | Pétrochimie, Persépolis, pistaches, dattes |
| Azerbaïdjan Est | ~4 M | Moyen | Tapis, cuivre (Sungun), Tabriz industriel |
| Sistan-Balouchestan | ~3,5 M | Faible | Province la plus pauvre, pêche, chaleur extrême |
| Hormozgan | ~2 M | Moyen (pétrole offshore) | Ports, zone franche de Bandar Abbas, Qeshm, Kish |
| Khorasan du Sud | ~800 000 | Faible | Safran (1er mondial), tourisme désertique |
La richesse en ressources d’une province ne garantit ni sa richesse ni son développement — un motif qu’on retrouvera, amplifié, dans l’Acte II.
Pour désengorger Téhéran, l’État a lancé une politique de villes nouvelles — Pardis, Hashtgerd, Andisheh, Parand —, des zones franches industrielles hors de la capitale, une décentralisation administrative partielle, et des infrastructures régionales (autoroutes, voies ferrées, aéroports) censées désenclaver les provinces. Les résultats restent, à ce jour, limités : le déséquilibre territorial est ancien, structurel, et ne se corrige pas en une décennie.
Un mot, pour finir ce chapitre, sur ce que cette géographie coûte. La même tectonique qui a rempli les gisements du Zagros a rasé Bam en 2003 (26 000 morts), Rudbar en 1990 (50 000 morts), Tabas en 1978 (jusqu’à 25 000 morts), et déjà Boeen Zahra en 1962. La faille qui passe sous Téhéran, Masha-Fasham, peut produire une magnitude 7,5. Ce n’est pas une note de bas de page : c’est une donnée que tout urbaniste, tout investisseur, tout gouvernement iranien garde en tête en permanence, et qu’on aurait tort d’oublier en énumérant, comme la suite de ce livre va le faire, tout ce que le pays possède par ailleurs.