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Le Livre Richesse Silencieuse - Pasargades — Encyclopédie indépendante du voyage en Iran

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Le Livre Richesse Silencieuse

IRAN — Cette Richesse Silencieuse · Lecture intégrale | Pasargades

Pasargades · Lecture intégrale

IRAN

Cette Richesse Silencieuse

La sobriété visible. La richesse invisible.
Trois actes, dix-sept chapitres — la dotation, le verrou, les scénarios.

GéoéconomieRessourcesAvenir

Sommaire

Trois actes, dix-sept chapitres

# CETTE RICHESSE SILENCIEUSE

Acte I

La Dotation

Ce que l’Iran possède, et pourquoi presque aucun autre pays au monde ne peut aligner simultanément les mêmes atouts.

Chapitre 1 · Acte I

Géographie et position

Damavand, 5 610 mètres, domine Téhéran par temps clair — un cône enneigé qu’on aperçoit depuis les embouteillages de l’autoroute Chamran, ce qui donne une idée assez juste de ce pays : une capitale de 18 millions d’habitants qui vit sous un volcan, dans une ville construite sur une faille active. L’Alborz, la chaîne dont Damavand est le sommet, court sur 900 kilomètres le long de la Caspienne, avec d’autres sommets qui dépassent souvent l’entendement européen du mot montagne — le Sabalan (4 811 m) et le Sahand (3 707 m) plus à l’ouest. Elle porte aussi du cuivre, du plomb-zinc, dans un sous-sol qu’on oublie parce que le volcan capte tout le regard. Au sud de cette barrière, tout devient sec. Au nord, c’est le Gilan et le Mazandaran, une pluviométrie digne de l’Asie du Sud-Est à quelques heures de route du désert.

Le vrai massif, cependant, c’est le Zagros. Il descend en diagonale depuis la frontière turque jusqu’au détroit d’Ormuz, plus de 1 500 kilomètres, avec des sommets qui frôlent les 4 500 mètres — le Zard Kuh (4 548 m), le Dena (4 409 m) — et il faut le dire simplement : sans lui, il n’y aurait pas de pétrole iranien. Les plis de calcaire qu’a produits la collision entre l’Arabie et l’Eurasie sont devenus, au fil de dizaines de millions d’années, les pièges géologiques où les hydrocarbures se sont accumulés. Le Zagros n’est pas un décor pour la richesse pétrolière du pays — c’est littéralement l’endroit où elle a été fabriquée, plissement après plissement. Il porte aussi du chrome, du calcaire, du gypse, du sel et du phosphate, des forêts de chênes qui tiennent encore, des peuples bakhtiaris, qashqaïs et kurdes qui pratiquent la transhumance comme leurs grands-parents, et trois grandes rivières — le Karoun, le Karkheh, le Dez — qui alimentent les grands barrages du pays. En contrebas, la plaine du Khouzestan, chaude et fertile, est littéralement le grenier à pétrole du pays.

Entre les deux chaînes, le plateau central s’étend sur environ 700 000 km², près de la moitié du territoire, à 900-1 500 mètres d’altitude, et c’est là que vivent Ispahan, Yazd, Kerman, Qom, Kashan, Semnan — des villes bâties, historiquement, sur des mines de cuivre, de fer, d’uranium, de gypse et de sel plus que sur l’agriculture. Deux déserts s’y trouvent, et ils n’ont rien d’anecdotique : le Dasht-e Kavir, environ 77 000 km² d’étendue salée entre Semnan et Ispahan, et le Lut, environ 51 800 km², classé à l’UNESCO en 2016 pour ses yardangs spectaculaires — les Kaluts —, où l’on a mesuré 70,7°C en surface — le record de température au sol jamais enregistré sur Terre. Plus au sud-est, le Kuh-e Taftan (3 941 m), volcan encore actif du Sistan-Balouchestan, referme ce tableau minéral. On ne cultive rien au Lut. On pourrait, en revanche, y installer des centrales solaires sur des étendues où personne ne se disputera jamais un mètre carré de terre arable.

Sept zones climatiques pour un seul pays

Peu de pays offrent une palette climatique aussi large sur un territoire continu. On en distingue classiquement sept, de l’humidité subtropicale du littoral caspien à l’aridité totale du Lut :

Zone climatiqueLocalisationCaractéristique
Subtropicale humideLittoral caspien (Gilan, Mazandaran)Fortes précipitations, riz, thé, forêts hyrcaniennes
MéditerranéennePiémonts du Zagros occidentalHivers doux et humides, étés secs
Semi-aride continentalePlateau central, AzerbaïdjanAmplitude thermique marquée, céréales pluviales
Aride désertiquePourtour du Dasht-e KavirOasis, qanats, agriculture irriguée
Hyper-arideDésert du LutQuasi absence de vie, potentiel solaire maximal
Tropicale chaudeLittoral du golfe Persique et mer d’OmanChaleur et humidité élevées, dattes, pêche
MontagnardeHauts massifs de l’Alborz et du ZagrosNeige persistante, élevage transhumant

Sept zones climatiques structurent l’agriculture, l’urbanisation et le potentiel énergétique du pays.

Deux mers bordent le pays, et elles n’ont presque rien en commun. Au nord, la Caspienne — un lac, techniquement, le plus grand du monde — offre 900 kilomètres de côte et atteint 1 025 mètres de profondeur dans sa partie sud. Elle vit de la pêche à l’esturgeon et du kutum, de gisements offshore encore mal connus, de ports comme Bandar Anzali, Noshahr, Amirabad et Astara, et d’un tourisme balnéaire bien réel à Ramsar, Lahijan ou Noshahr. Son statut juridique n’a été clarifié qu’en 2018, par la Convention d’Aktau, signée par les cinq pays riverains.

Au sud, le golfe Persique et la mer d’Oman totalisent près de 2 900 kilomètres de côtes iraniennes — 1 800 km sur le Golfe, 1 100 km sur la mer d’Oman —, pour une profondeur moyenne d’à peine 50 mètres. On y trouve les îles de Qeshm, Kish, Hormuz, Larak, Abou Moussa, Sirri et Lavan, les grands ports de Bandar Abbas, Bandar Imam Khomeini, Chahbahar et Bouchehr, les champs offshore de South Pars, Forouzan et Salman, et une pêche active — thon, crevette, requin, dorade, sardine. Le détroit d’Ormuz, 54 kilomètres de large à son point le plus étroit, referme cet ensemble : 20 à 30 % du pétrole mondial y transite. On peut construire des pipelines pour contourner beaucoup de choses. Pas la géographie d’un détroit.

Sept voisins terrestres, enfin : Irak, Turquie, Azerbaïdjan, Arménie, Turkménistan, Afghanistan, Pakistan. Peu de pays touchent à la fois le Caucase, l’Asie centrale, le sous-continent indien et le monde arabe. On reviendra, dans le dernier acte de ce livre, sur ce que cette position vaut concrètement pour les corridors commerciaux en construction — le Nord-Sud vers la Russie et l’Inde, les routes chinoises, les échanges avec l’Irak.

Une richesse dispersée, une activité concentrée

L’Iran compte 31 provinces (ostans), et leur comparaison révèle un déséquilibre frappant : la province de Téhéran concentre près de 20 % de la population nationale sur moins de 1 % du territoire, avec un PIB par habitant très supérieur à la moyenne. Les provinces productrices de matières premières, elles, restent souvent nettement plus pauvres que ce que leurs ressources laisseraient supposer.

ProvincePopulationNiveau de richesseRessources dominantes
Téhéran~17 MTrès élevéServices, industrie, commerce, sièges d’entreprises
Khouzestan~5,5 MÉlevé (pétrole)Pétrole (60 % de la prod. nationale), sucre, blé, acier
Ispahan~5,5 MÉlevéAcier, pétrochimie, tourisme, tapis, université
Khorasan Razavi~7 MMoyen-élevéTourisme religieux (Mashhad), safran, noix
Kerman~3,5 MMoyenCuivre (Sar Cheshmeh), pistaches, dattes, tourisme
Fars~5 MMoyenPétrochimie, Persépolis, pistaches, dattes
Azerbaïdjan Est~4 MMoyenTapis, cuivre (Sungun), Tabriz industriel
Sistan-Balouchestan~3,5 MFaibleProvince la plus pauvre, pêche, chaleur extrême
Hormozgan~2 MMoyen (pétrole offshore)Ports, zone franche de Bandar Abbas, Qeshm, Kish
Khorasan du Sud~800 000FaibleSafran (1er mondial), tourisme désertique

La richesse en ressources d’une province ne garantit ni sa richesse ni son développement — un motif qu’on retrouvera, amplifié, dans l’Acte II.

Pour désengorger Téhéran, l’État a lancé une politique de villes nouvelles — Pardis, Hashtgerd, Andisheh, Parand —, des zones franches industrielles hors de la capitale, une décentralisation administrative partielle, et des infrastructures régionales (autoroutes, voies ferrées, aéroports) censées désenclaver les provinces. Les résultats restent, à ce jour, limités : le déséquilibre territorial est ancien, structurel, et ne se corrige pas en une décennie.

Un mot, pour finir ce chapitre, sur ce que cette géographie coûte. La même tectonique qui a rempli les gisements du Zagros a rasé Bam en 2003 (26 000 morts), Rudbar en 1990 (50 000 morts), Tabas en 1978 (jusqu’à 25 000 morts), et déjà Boeen Zahra en 1962. La faille qui passe sous Téhéran, Masha-Fasham, peut produire une magnitude 7,5. Ce n’est pas une note de bas de page : c’est une donnée que tout urbaniste, tout investisseur, tout gouvernement iranien garde en tête en permanence, et qu’on aurait tort d’oublier en énumérant, comme la suite de ce livre va le faire, tout ce que le pays possède par ailleurs.

Chapitre 2 · Acte I

Le sous-sol

La géographie de l’Iran dessine sa position. Sa géologie explique ce qu’il y a dessous — et pour ça, il faut remonter 70 millions d’années en arrière, quand la plaque arabique a commencé à percuter la plaque eurasiatique. Cette collision n’est pas terminée : elle continue aujourd’hui, millimètre par millimètre, et c’est elle qui a façonné le Zagros, qui comprime encore le plateau iranien, et qui a distribué sur le territoire l’un des sous-sols les plus variés de la planète.

La zone plissée du Zagros concentre la quasi-totalité des réserves pétrolières et gazières du pays dans ses anticlinaux — une couverture sédimentaire qui atteint par endroits 10 à 15 kilomètres d’épaisseur. Plus au centre, sur un socle précambrien beaucoup plus ancien, se trouvent les grandes minéralisations de cuivre à Sar Cheshmeh, de fer à Gol-e-Gohar, d’uranium à Saghand et Narigan. Au nord, la zone Alborz-Azerbaïdjan reste volcaniquement vivante et sismiquement nerveuse. À l’est, au Sistan-Balouchestan, la zone de Makran est une subduction active, le golfe d’Oman s’enfonçant lentement sous l’Iran ; elle porte un risque de tsunami bien réel, et des ceintures ophiolitiques riches en chromite, nickel et platine. Au nord-est enfin, la zone du Kopet Dagh, dans le Khorasan, associe charbon, cuivre et fer sur un socle plus discret.

La carte minière se lit en sept provinces, chacune héritière d’une histoire géologique précise. Kerman est la plus riche : cuivre-molybdène porphyrique à Sar Cheshmeh, Meiduk, Darrehzar, Parkam. L’Iran central porte le zinc-plomb de type MVT et skarn — Mehdiabad, Irankuh, Koushk, Angouran —, tandis que Yazd-Kerman concentre le fer, à Chadormalu, Gol-e-Gohar, Choghart. Le Nord-Ouest a son gisement d’or de type Carlin-épithermal à Zarshouran et Téké Darré ; les ceintures ophiolitiques de Hormozgan, Kerman et du Khorasan portent la chromite podiforme ; et une province à part, souvent oubliée, celle des pierres ornementales, associe le travertin de Mahallat, l’onyx de Tabriz et le marbre de Yazd.

Cette même énergie tectonique qui a rempli les réservoirs a aussi rasé des villes, on l’a vu au chapitre précédent. Le risque n’est pas un aléa qu’on mentionne par prudence académique : c’est une contrainte que toute politique industrielle, tout plan d’urbanisme, toute décision d’investissement à Téhéran doit intégrer, qu’on le veuille ou non.

Ce que ce sous-sol représente, en un tableau

Avant de détailler, filière par filière, cette richesse minière dans les chapitres suivants, il faut en fixer l’ordre de grandeur global — et distinguer, comme le fait la méthodologie de cet ouvrage, ce qui est solidement établi par des organismes internationaux de ce qui appelle une nuance.

DomainePositionDonnée cléSource
Réserves de gaz naturel2e mondial~17 % du total mondialOPEP, AIE, BP Statistical Review
Réserves de pétrole3e-4e mondial4e si le pétrole non conventionnel canadien est inclusOPEP Annual Statistical Bulletin
Production de gaz naturel3e mondialDerrière les États-Unis et la RussieAIE, BP Statistical Review
Cuivre — Sar Cheshmeh2e gisement mondial~5 % des réserves mondiales de mineraiUSGS Mineral Commodity Summaries
Réserves minérales totalesTop 3 mondial~7 % des réserves mondiales pour ~1 % de la populationMinistère des Mines, USGS
Safran1er mondial~90 % de la production mondialeISO 3632, FAO
Travertin1er exportateur mondial> 20 Mt/anWorld Mining Data
Turquoise gemme1er producteur mondialNeyshabour, seul site de grade gemmeUSGS

Positions incontestables — données vérifiées par des organismes internationaux reconnus.

DomainePosition citéeNuance à apporter
Ingénieurs formés2e mondial, souvent citéMéthodologies de comptage très variables selon les pays
Réserves de zinc1er mondial (historique)Les classements récents placent l’Australie en tête — Iran top 3-5
Caviar d’esturgeon1er mondial (historique)Très affaibli depuis 1990 (surpêche) — la Chine est désormais 1re

Positions solides mais à nuancer — l’écart entre le chiffre le plus cité et le chiffre le mieux documenté.

Au total, le ministère des Mines et l’IMIDRO recensent plus de 68 types de minéraux distincts, plus de 5 700 mines actives ou en développement, et un potentiel économique estimé à plus de 700 milliards de dollars sur une superficie géologiquement prospective d’environ 1,2 million de km² — 73 % du territoire national. Ce secteur emploie directement environ 120 000 personnes, mais ne contribue encore qu’à 3-4 % du PIB hors pétrole : un écart, de plus, entre la dotation et sa valorisation réelle, le même que celui qu’on retrouvera dans presque tous les chapitres de cet Acte I.

Chapitre 3 · Acte I

L’énergie, pilier du système

Rien dans ce livre ne pèse, économiquement, ce que pèse ce chapitre. L’énergie finance l’État iranien, structure ses exportations, dicte une bonne partie de sa diplomatie régionale — et l’écart entre ce que le pays possède et ce qu’il en tire aujourd’hui donne la mesure de tout ce qui va suivre.

Sur le pétrole, l’OPEP crédite l’Iran de 155,6 milliards de barils de réserves prouvées, environ 9 % du total mondial, la quatrième réserve de la planète derrière le Venezuela, l’Arabie saoudite et le Canada. Ahvaz, à lui seul, en concentre environ 60 milliards ; Azadegan, 33 milliards ; s’y ajoutent Marun, Gachsaran, Agha Jari. Avant 1979, l’Iran produisait plus de 6 millions de barils par jour. Aujourd’hui, selon le contexte des sanctions du moment, ce chiffre oscille entre 2,5 et 3,5 millions. Deux chiffres, un seul pays, quarante ans d’écart — c’est à peu près tout ce qu’il faut retenir pour comprendre où ce livre va nous emmener.

Le gaz raconte une histoire voisine, en pire. Avec environ 33 700 milliards de m³ de réserves — 17 % du total mondial —, l’Iran occupe la deuxième place mondiale, juste derrière la Russie, et partage avec le Qatar le plus grand champ gazier connu sur Terre, South Pars, que les Qatariens appellent North Dome. Sauf que l’essentiel de cette production, environ 250 milliards de m³ par an, reste consommé sur le marché intérieur. Ce qui part vers l’extérieur — le gazoduc IGAT vers la Turquie, quelques flux vers l’Irak — ne représente qu’une fraction de ce que le pays pourrait vendre s’il en avait pleinement les moyens.

On imagine parfois l’Iran comme un simple exportateur de brut et de gaz bruts. C’est faux, ou en tout cas incomplet : le pays a construit, malgré les sanctions, une vraie filière pétrochimique, aujourd’hui répartie sur au moins huit grands sites industriels.

ComplexeLocalisationCapacitéSpécialité
Bandar Imam (OEPC)Khouzestan~11 Mt/anÉthylène, PVC, polyéthylène
Assaluyeh (Pars)BouchehrHub intégréAdossé directement à South Pars
FanavaranKhouzestanImportantMéthanol, export vers la Chine
Kavian (OEPC)Khouzestan~3 Mt/anÉthylène, polyéthylène
Tabriz PétrochimieAzerbaïdjan Est~900 000 t/anPVC, polystyrène
Shiraz PétrochimieFars~700 000 t/anEngrais azotés (ammoniac, urée)
Arak Pétrochimie (Shazand)Markazi~1 Mt/anAromatiques, polyéthylène
Jam PétrochimieAssaluyeh (Bouchehr)Hub intégréOléfines et aromatiques, adossé à South Pars

Une base industrielle déjà construite, malgré quatre décennies de sanctions — un socle sur lequel une normalisation pourrait s’appuyer rapidement.

Reste l’électricité, et là, le contraste est presque comique tant il est net. Le réseau national tourne sur environ 90 GW installés — environ 75 GW en centrales thermiques gaz et fioul, 12 GW en hydroélectrique, 1 GW en nucléaire civil, et à peine 1,5 GW en renouvelables — pour une production annuelle d’environ 330 TWh. La consommation, très subventionnée historiquement, entraîne des gaspillages considérables, et des délestages surviennent régulièrement en période de forte chaleur ou de sécheresse hydroélectrique. Le pays exporte pourtant de l’électricité vers l’Irak, l’Afghanistan, l’Arménie, la Turquie et les Émirats, tout en en important selon les saisons — un réseau régional interconnecté, mais mal calibré face à sa propre demande intérieure.

Le potentiel solaire, lui, atteint 4,7 à 6,1 kWh/m²/jour selon les provinces, avec plus de 300 jours de soleil par an dans le centre du pays — l’un des meilleurs gisements du Moyen-Orient. La capacité installée en solaire ? Un gigawatt et demi, à peine, malgré un programme d’expansion en cours. Le potentiel éolien, plusieurs dizaines de GW identifiés dans les zones montagneuses et côtières, ne se traduit lui aussi que par 0,5 GW installés — Manjil, Binaloud, Rudbar. La géothermie, confirmée autour du Damavand et du Sabalan, reste à l’état de potentiel. L’objectif officiel affiché — 10 GW de renouvelables d’ici 2030 — donne une idée assez juste de la distance qui sépare, ici encore, ce que le pays a et ce qu’il utilise.

Chapitre 4 · Acte I

Minerais critiques et terres rares

Dix-sept éléments chimiques, quinze lanthanides plus l’yttrium et le scandium — voilà, techniquement, ce que sont les terres rares. Le nom est trompeur : elles ne sont pas rares au sens géologique, elles sont dispersées un peu partout dans la croûte terrestre. Ce qui est rare, c’est de les trouver concentrées en gisements qu’on peut exploiter. Ce qui est stratégique, c’est qu’on ne sait plus construire un moteur électrique, une éolienne ou une batterie sans elles.

La Chine contrôle environ 85 % de la production mondiale, selon l’USGS. Une éolienne de 3 MW réclame près de 600 kilogrammes d’aimants néodyme-fer-bore ; un moteur de voiture électrique, un à deux kilogrammes de néodyme à lui seul. Avec des centaines de millions de véhicules électriques attendus d’ici 2040, cette demande pourrait tripler — et c’est précisément pour ça que l’Union européenne et les États-Unis ont classé les terres rares parmi leurs matériaux critiques prioritaires. Un pays qui en a, même modestement, entre soudain dans une conversation géopolitique qui ne le concernait pas hier.

L’Iran en a. Pas encore beaucoup, pas encore exploité à grande échelle, mais suffisamment documenté pour que ce chapitre existe. Tout se concentre dans la province de Yazd, autour du district de Bafq-Saghand — déjà connu de longue date pour son fer et son uranium. Les études géochimiques récentes ont montré que ces gisements de fer-apatite renferment des concentrations notables de terres rares légères, portées par un minéral appelé monazite. Une première usine pilote de traitement de monazite a même été inaugurée sur place — le genre de signal qui indique qu’on est passé du stade de la carte géologique à celui, plus concret, des essais industriels.

  • Gazestan (Bafq, Yazd) — fer-apatite avec inclusions de monazite riches en lanthane, cérium, néodyme et yttrium
  • District de Bafq élargi — plusieurs milliers de km² prospectés, exploration déjà avancée
  • Marvast (Yazd) — placers et formations magmatiques, exploration encore préliminaire
  • Fluorites du nord, Mazandaran — traces de terres rares, potentiel moindre, suivi en cours
  • Complexe d’Alvand, nord-ouest — occurrences confirmées, non exploitables à ce stade

Le vrai obstacle, ici, n’est pas géologique. Extraire le minerai, ça, l’Iran sait faire — ses mines de fer à Bafq le prouvent depuis des décennies. Ce qui coince, c’est l’étape suivante : la séparation chimique des différentes terres rares entre elles, une chimie fine extrêmement spécialisée, qui reste, plus que la ressource elle-même, l’avantage compétitif réel de la Chine. L’Iran a une pétrochimie solide et une chimie industrielle rodée ; il part donc avec une base technique qui n’est pas rien. Reste un problème concret : la monazite contient du thorium, radioactif, ce qui complique le traitement et impose une gestion des déchets qu’on ne peut pas improviser.

Le reste de la filière minière, en chiffres

Au-delà des terres rares, l’exploitation minière iranienne pèse déjà lourd dans l’industrie lourde du pays : environ 30 millions de tonnes d’acier brut par an (top 10 mondial), environ 250 000 tonnes de cuivre raffiné, plusieurs centaines de milliers de tonnes de zinc en concentré, et 80 à 90 millions de tonnes de ciment par an (également top 10 mondial). La sidérurgie, en particulier, s’appuie sur une chaîne de valeur complète, de la mine au produit fini.

ActeurLocalisationCapacitéSpécialité
Mobarakeh SteelIspahan~8 Mt/anAcier plat laminé à chaud et à froid, galvanisé
Khouzestan SteelAhvaz~4 Mt/anBillettes, blooms, export vers l’Irak et le Golfe
Ispahan SteelIspahan~3 Mt/anRails, poutrelles, profilés lourds
Hormozgan SteelBandar Abbas~3 Mt/anAccès direct aux marchés asiatiques
South Kaveh SteelHormozgan~3 Mt/anEn forte expansion
Zarand Iranian SteelKerman~1,5 Mt/anValorisation locale du charbon et du minerai

L’Iran figure parmi les dix premiers producteurs d’acier au monde — une filière industrielle mature, construite malgré les sanctions.

Chapitre 5 · Acte I

L’agriculture des niches introuvables ailleurs

L’Iran ne joue pas dans la même catégorie que les grands pays céréaliers du monde, et ce n’est pas un problème : il a choisi, ou plutôt sa géographie a choisi pour lui, un tout autre terrain de jeu. Déserts arides, montagnes enneigées, plaines fertiles, littoral quasi tropical — cette diversité climatique produit des cultures dont le volume est souvent minuscule à l’échelle mondiale, mais où, pour certaines d’entre elles, il n’existe simplement personne en face.

Le safran, d’abord. 300 à 400 tonnes par an, essentiellement dans le Khorasan du Sud, ce qui représente environ 90 % de la production mondiale. Le kilo peut atteindre 15 000 euros selon la qualité — ce n’est pas une curiosité gastronomique, c’est l’une des filières agricoles les plus rentables au monde, rapportée à la surface cultivée.

Et le safran n’est pas seul. Les pistaches se disputent la première place mondiale avec les États-Unis, selon les années, Rafsanjan (Kerman) en étant le berceau historique. Le zereshk — l’épine-vinette séchée — n’a, lui, aucun concurrent : l’Iran en est le seul producteur mondial, environ 15 000 tonnes par an, toujours dans le Khorasan du Sud. La turquoise gemme de Neyshabour reste, elle aussi, sans équivalent ailleurs sur Terre. Le travertin s’exporte à plus de 20 millions de tonnes par an, premier rang mondial. Les noix placent le pays deuxième mondial, environ 450 000 tonnes, entre Hamadan et le Kurdistan. Les dattes, environ 1,2 million de tonnes, le kiwi, environ 350 000 tonnes, et la grenade, environ 1 million de tonnes, complètent une liste de productions où l’Iran figure systématiquement dans le haut du classement mondial sans que cela se sache. Les raisins secs (environ 300 000 tonnes) et l’eau de rose du bassin de Kashan, distillée à partir de la Rosa damascena, comptent eux aussi parmi les tout premiers volumes mondiaux.

Historiquement, cette richesse agricole irriguait aussi les exportations hors pétrole du pays : les tapis représentaient environ 23 % de ces exportations, le coton 22 %, les fruits 13 %, les peaux 8,5 %, les minerais 5,6 %, la laine 3 %, la gomme tragacanthe 3 % et le caviar 2 % — une répartition qui a beaucoup évolué depuis, mais qui montre à quel point l’agriculture a longtemps été le vrai visage commercial de l’Iran, bien avant le pétrole.

Il y a aussi une histoire qu’on raconte souvent à Lahijan, celle du thé. En 1900, Mohammad Mirza Kashif-al-Saltaneh aurait rapporté de Chine des plants dissimulés pour contourner le monopole colonial britannique de l’époque — la tradition économique locale s’en souvient encore. Les collines humides du Gilan, autour de Lahijan et Fuman, se sont révélées idéales. Aujourd’hui, le pays produit environ 100 000 tonnes de thé sec par an, et reste l’un des plus gros consommateurs de thé par habitant au monde — une culture entière construite, si l’on en croit cette histoire, sur un coup de contrebande agricole.

Derrière ces niches, une base beaucoup plus solide qu’on ne l’imagine : 15 à 18 millions de tonnes de blé par an, une autosuffisance atteinte une première fois en 2004, ensuite fluctuante selon les années et les sécheresses, du riz caspien réputé dans toute l’Asie — les variétés Hashemi et Domsiyah en tête —, de l’orge, du maïs, de la betterave et de la canne à sucre cultivées simultanément (une rareté à cette échelle), et du tabac. L’élevage suit la même logique de volume : un cheptel ovin de plus de 50 millions de têtes, l’un des plus importants au monde, environ 25 millions de caprins, plus de 10 millions de bovins laitiers — dont le fromage traditionnel de Lighvan reste une référence régionale —, une volaille qui place le pays parmi les dix premiers producteurs mondiaux, et une apiculture elle aussi dans le top 5 mondial pour la production de miel. La pêche complète ce tableau, plus de 600 000 tonnes par an — l’esturgeon caspien, dont le caviar d’aquaculture iranien fait aujourd’hui référence sur le marché, la pêche sauvage historique s’étant fortement affaiblie depuis les années 1990 —, et les prises du golfe Persique.

Chapitre 6 · Acte I

Le capital humain

On mesure trop souvent la richesse d’un pays par ce qu’il y a sous ses pieds, jamais assez par ce qu’il y a dans ses classes d’université. L’Iran a pourtant vécu, en deux générations à peine, l’une des transitions démographiques les plus rapides jamais mesurées — un basculement qui pèse aujourd’hui directement sur son potentiel économique. Avec environ 90 millions d’habitants, c’est le 17ᵉ pays le plus peuplé du monde, et le deuxième du Moyen-Orient après l’Égypte.

Après 1979, les nouvelles autorités encouragent les familles nombreuses, et le taux de fécondité grimpe à plus de 7 enfants par femme en 1984 — l’un des niveaux les plus élevés jamais enregistrés dans un grand pays. Face à l’explosion démographique qui suit, une politique nationale de planification familiale se met en place dès 1993 : contraception gratuite, stérilisation volontaire, campagnes massives. Le résultat surprend même les démographes : le seuil de remplacement (2,1 enfants par femme) est atteint dès l’an 2000, franchi vers le bas en 2006. Aujourd’hui, on tourne autour de 1,7, sous le seuil de renouvellement des générations.

Concrètement, cela donne un pays avec un âge médian d’environ 32 ans, une espérance de vie d’environ 76 ans (74 pour les hommes, 78 pour les femmes), un taux d’urbanisation de 77 %, une densité nationale de 54 habitants/km² très inégalement répartie, et un taux de mortalité infantile d’environ 14 pour mille — amélioré de 90 % depuis 1980. Une population encore jeune et active, pour l’instant. Le vieillissement s’amorce déjà, et la fenêtre pour convertir ce dividende démographique en développement réel ne restera pas ouverte indéfiniment.

Une carte urbaine très concentrée

VillePopulation (agglo.)ProvinceFonction principale
Téhéran~17-18 MTéhéranCapitale, centre politique, économique, culturel
Mashhad~4 MKhorasan Razavi2e ville, centre religieux chiite, industrie
Ispahan~2,5 MIspahanIndustrie, acier, pétrochimie, tourisme, culture
Karaj~2 MAlborzBanlieue industrielle de Téhéran
Chiraz~2 MFarsPétrochimie, tourisme, université, safran
Tabriz~1,9 MAzerbaïdjan EstIndustrie, commerce, tapis, frontière turque
Qom~1,3 MQomCentre religieux chiite mondial, université
Ahvaz~1,2 MKhouzestanPétrole, industrie lourde, agriculture

Une hiérarchie urbaine dominée par Téhéran, mais qui s’appuie aussi sur des pôles religieux, industriels et pétroliers bien identifiés.

Une éducation supérieure massive

Côté enseignement supérieur, les chiffres sont massifs : environ 200 universités publiques, 400 campus de l’université privée Azad, 200 campus de l’enseignement à distance Payame Noor, 4,5 millions d’étudiants pour un taux d’inscription brut d’environ 60 %, environ 900 000 diplômés chaque année dont 25 000 doctorats. Un détail qui contraste souvent avec l’image du pays à l’étranger : les femmes représentent aujourd’hui plus de 50 % des effectifs du supérieur, une parité atteinte et dépassée. Le Konkour, le concours national d’entrée à l’université, reste l’un des plus compétitifs au monde — des millions de candidats, quelques centaines de milliers de places.

Cette masse étudiante s’appuie sur des institutions bien identifiées : l’université de Téhéran (fondée en 1934, 25 facultés, 32 000 étudiants en régulier, classée parmi les 500 premières mondiales au classement ARWU), Sharif University of Technology, souvent qualifiée de « MIT iranien » pour l’ingénierie et l’informatique, l’université Amir Kabir, l’université de Science et Technologie d’Iran (IUST, ferroviaire et automobile), les universités de Chiraz, Ferdowsi (Mashhad), Ispahan et Tabriz. La recherche appliquée, elle, s’organise autour de l’Institut Pasteur d’Iran — partenaire de l’Institut Pasteur de Paris depuis 1921, producteur des vaccins nationaux —, de l’Institut Razi pour les vaccins vétérinaires, du Royan Institute d’Ispahan, reconnu internationalement en biologie de la reproduction et publiant dans Nature et Cell, de l’IPM pour les mathématiques et la physique théorique, et du Iran Space Research Center.

L’Iran publie plus de 60 000 articles scientifiques indexés par an, se classant parmi les quinze premiers pays du monde en volume de publications — avec des positions de pointe en chimie et en nanotechnologie, deux domaines classés dans le top 10 mondial, et une présence régulière dans le top 10 aux Olympiades internationales de mathématiques, de physique, de chimie et d’informatique. L’Iran Nanotechnology Initiative Council, fondé en 2003, a fait émerger plus de 600 entreprises actives dans le secteur — filtration de l’eau, textiles antimicrobiens, nanomédicaments, composites aérospatiaux — dont les produits s’exportent déjà vers plusieurs pays voisins. Et il y a Maryam Mirzakhani, qui en 2014 devenait la première femme — et le premier Iranien, homme ou femme — à recevoir la médaille Fields, la plus haute distinction mondiale en mathématiques, pour ses travaux sur la géométrie des surfaces de Riemann.

La fuite des cerveaux, chiffrée

Il faut dire aussi l’autre face de cette réussite, et le FMI la documente régulièrement : l’Iran figure parmi les pays où la fuite des cerveaux, proportionnellement à la population, est la plus élevée au monde. Entre 150 000 et 250 000 personnes qualifiées quittent le pays chaque année, vers les États-Unis, le Canada, l’Allemagne, l’Australie et les Émirats en tête. Ingénieurs — informatique, pétrole, mécanique —, médecins, chercheurs : les profils les plus formés sont, logiquement, les plus mobiles. Manque d’opportunités professionnelles, salaires trop bas rapportés au niveau de qualification, restrictions sociales, inflation chronique, des sanctions qui compliquent jusqu’à la collaboration scientifique la plus banale. Le coût économique de cette fuite se chiffre en dizaines de milliards de dollars perdus chaque année en capital humain — un chiffre sur lequel on reviendra, plus en détail, dans l’Acte II. Signe encourageant tout de même : en cas de normalisation diplomatique et économique, une partie de cette diaspora pourrait revenir investir et entreprendre sur place — c’est tout l’objet du chapitre suivant.

Chapitre 7 · Acte I

La diaspora, richesse en exil

Il existe une façon de mesurer le potentiel humain d’un pays que les statistiques nationales ne capturent jamais : regarder ce que ses enfants accomplissent une fois partis. La diaspora iranienne, née des vagues migratoires consécutives à la révolution de 1979 puis à la guerre Iran-Irak (1980-1988), compte aujourd’hui entre 4 et 6 millions de personnes dans le monde — et elle figure parmi les communautés expatriées les plus qualifiées et les plus prospères qui existent.

DestinationPopulation estiméeProfil dominant
États-Unis (dont Los Angeles)~1,5 MIngénieurs, médecins, entrepreneurs tech — « Tehrangeles »
Émirats arabes unis~400 000Affaires, commerce, transit
Allemagne~200 000Ingénieurs, chercheurs, professions libérales
Canada~200 000Familles, professionnels — Montréal, Vancouver
Turquie~200 000Transit, affaires, artistes
France~150 000-400 000Arts, ingénierie, médecine, culture
Royaume-Uni~80 000Finance, médecine, médias
Suède~80 000Réfugiés politiques, forte intégration
Australie~80 000Ingénieurs, familles
Malaisie~40 000Étudiants, affaires

Une diaspora concentrée sur un petit nombre de destinations, mais disproportionnellement qualifiée dans chacune d’entre elles.

Cette diaspora a produit des figures qui comptent, tout simplement, parmi les plus influentes de leur génération. Pierre Omidyar a fondé eBay et pèse plus de 13 milliards de dollars ; Arash Ferdowsi a cofondé Dropbox ; Dara Khosrowshahi dirige Uber ; Omid Kordestani a dirigé les ventes mondiales de Google avant de passer chez Twitter ; Anousheh Ansari a été la première touriste spatiale de l’histoire. Côté sciences, il y a Maryam Mirzakhani, bien sûr, mais aussi Firouz Naderi, qui a dirigé les missions Mars Odyssey et Mars Exploration Rovers à la NASA, et Avi Wigderson, d’ascendance iranienne, lauréat du prix Turing 2023 pour ses travaux en informatique théorique. Côté arts, Marjane Satrapi, dont Persepolis a fait découvrir l’histoire iranienne récente à des millions de lecteurs et de spectateurs à travers le monde, l’artiste visuelle Shirin Neshat, et la chanteuse Googoosh, icône de la pop iranienne bien au-delà de ses frontières. Shirin Ebadi, elle, a reçu le prix Nobel de la paix en 2003 pour son engagement en faveur des droits humains.

Au-delà de ces trajectoires individuelles, cette diaspora fait quelque chose de plus discret mais tout aussi réel : elle envoie chaque année des milliards de dollars vers l’Iran, principalement par des canaux informels — une conséquence directe de l’isolement du pays vis-à-vis du système financier international, sur lequel on reviendra dans l’Acte II. C’est peut-être la meilleure image du paradoxe que ce livre essaie de documenter depuis le début : une partie considérable du capital humain le plus qualifié que l’Iran ait produit continue de soutenir le pays depuis l’extérieur, faute d’avoir pu pleinement s’y épanouir depuis l’intérieur. Si les conditions changeaient un jour, cette diaspora serait sans doute l’un des leviers de retour les plus rapides dont le pays pourrait disposer — elle n’aurait, en un sens, qu’à rentrer chez elle.

Sept chapitres, donc, pour dresser l’inventaire : la géographie, le sous-sol, l’énergie, les minerais critiques, l’agriculture, le capital humain, la diaspora. À aucun moment il n’a fallu forcer les chiffres pour arriver à une conclusion simple — aucun autre pays ne réunit, avec cette intensité, tous ces atouts à la fois. Reste la question qui donne son titre à ce livre, et qu’on ne peut plus repousser plus longtemps : pourquoi cette richesse-là reste-t-elle silencieuse ? C’est l’objet de l’Acte II.

Acte II

Le Verrou

Pourquoi une dotation aussi exceptionnelle ne s’est toujours pas traduite en développement partagé — et qui, très concrètement, a intérêt à ce qu’elle ne le fasse pas.

Chapitre 8 · Acte II

L’eau, la contrainte que rien ne négocie

On peut renégocier des sanctions. On ne renégocie pas une nappe phréatique vide. C’est sans doute la meilleure façon de résumer pourquoi ce chapitre ouvre l’Acte II : parmi tous les obstacles qui séparent l’Iran de son potentiel, l’eau est le seul qui ne dépend d’aucune décision diplomatique, d’aucun accord international, d’aucun changement de gouvernement. Plus de 70 % du territoire iranien est aride ou semi-aride. Les précipitations moyennes tombent à environ 250 mm par an — contre 800 mm en moyenne mondiale —, avec des écarts vertigineux : moins de 50 mm dans les déserts du Lut et du Kavir, plus de 2 000 mm sur la côte caspienne. L’évapotranspiration, elle, dépasse ces précipitations de deux à quatre fois sur la majeure partie du pays. Sur environ 97 km³ d’eaux de surface disponibles et 49 km³ d’eaux souterraines rechargées chaque année, l’Iran en consomme environ 90 km³ — dont 92 % pour l’agriculture.

Face à cette aridité structurelle, les Iraniens ont inventé, il y a environ 3 000 ans, l’une des technologies hydrauliques les plus élégantes de l’histoire humaine : le qanat. Le principe est d’une simplicité désarmante — un puits mère creusé en amont, dans le piémont d’une montagne, jusqu’à la nappe phréatique ; une galerie légèrement inclinée, 0,1 à 0,3 % de pente, qui achemine l’eau par gravité seule, sans aucune pompe, sur des distances qui peuvent atteindre 80 kilomètres, comme au qanat de Zarch (Yazd). Le puits mère peut descendre jusqu’à 200 mètres. Plus de 37 000 qanats restent actifs aujourd’hui, fournissant environ 8 km³ d’eau par an — près de 9 % des ressources nationales. Celui de Gonabad, dans le Khorasan, a plus de 2 700 ans et alimente encore 40 000 personnes. Onze qanats représentatifs ont été inscrits à l’UNESCO en 2016. Et cette technologie a voyagé : les Romains l’ont adaptée pour leurs aqueducs après contact avec la Perse ; on la retrouve sous le nom de karez en Afghanistan, aflaj à Oman, khettaras au Maroc, acequia en Espagne, jusque dans les colonies espagnoles d’Amérique.

Depuis les années 1950, l’Iran a complété cet héritage ancestral par une politique massive de grands barrages — Karoun 3 et Karoun 4 (2 000 et 1 000 MW), Masjed Soleiman (2 000 MW), Dez (520 MW, chef-d’œuvre d’ingénierie de 1963), Karkheh, Sefidrud (premier grand barrage du pays, 1962), Gotvand (1 500 MW, aujourd’hui touché par un problème de salinisation) — construisant l’un des parcs hydroélectriques les plus importants du Moyen-Orient.

La crise : un rythme de pompage que la nature ne peut plus suivre

Et pourtant, malgré ce génie hydraulique ancien et cet investissement moderne, l’Iran traverse ce que ce livre n’hésite pas à qualifier de plus grande menace pour son avenir. Le pays pompe ses nappes phréatiques bien plus vite qu’elles ne se rechargent — certaines s’enfoncent de 50 centimètres à deux mètres par an. Des centaines de milliers de puits illicites se sont multipliés à travers le pays. Le changement climatique accélère la hausse des températures et fait fondre les glaciers alpins de l’Alborz. L’irrigation reste inefficace : seulement 40 à 50 % de l’eau utilisée atteint réellement les cultures, le reste se perdant par évaporation et infiltration. L’urbanisation croissante ajoute une pression supplémentaire, tandis que la pollution industrielle contamine de nombreuses nappes proches des zones industrielles.

Les conséquences se lisent déjà dans le paysage. À Ispahan et à Téhéran, le sol s’affaisse de plusieurs centimètres par an sous l’effet du pompage excessif. Le lac Ourmia — 5 200 km² dans les années 1970, cinquième lac salé du monde — a perdu plus de 80 % de sa surface, réduit aujourd’hui à 700-900 km², victime des barrages sur ses affluents, de la surexploitation agricole et du changement climatique ; tempêtes de sel, dégradation des terres, impact sanitaire — un programme de restauration existe, mais reste insuffisant face à l’ampleur du problème. La Zayandehroud, le fleuve d’Ispahan, est à sec une grande partie de l’année, menaçant à la fois l’agriculture et les ponts historiques de la ville. La désertification avance sur les terres agricoles de plusieurs provinces, poussant des populations rurales à abandonner leurs terres, et des tensions d’usage émergent entre provinces qui se disputent l’eau des fleuves inter-régionaux.

Face à cette situation, l’Iran a lancé des projets de transfert d’eau entre bassins aussi ambitieux que controversés : le tunnel de Kuhrang, en plusieurs phases, transfère de l’eau du bassin du Karoun vers le bassin asséché de la Zayandehroud ; un projet, encore à l’étude, envisage un transfert depuis la Caspienne vers le plateau central, d’un coût énergétique colossal ; des usines de désalinisation sur le Golfe alimentent déjà Chiraz et Ispahan par pipeline ; et un programme de modernisation vise à convertir un million d’hectares vers l’irrigation goutte-à-goutte.

Une pollution de l’air qui tue, une biodiversité qui s’accroche

La crise environnementale iranienne ne se limite pas à l’eau. Plus de 52 % du territoire est touché par la dégradation des sols, dont plus de 25 millions d’hectares par une désertification active, et le Sistan-Balouchestan cumule tous les maux — désertification, tempêtes de poussière durant ce qu’on appelle localement les « vents de 120 jours », et assèchement du lac Hamoun. Téhéran, de son côté, compte régulièrement parmi les villes les plus polluées du monde : un parc automobile de plus de 25 millions de véhicules au niveau national, souvent anciens et massivement concentrés dans la capitale, certains équipés de carburateurs artisanaux au GPL, une industrie pétrochimique dense, un chauffage au fioul, et une géographie qui n’aide pas — la ville, encerclée de montagnes au nord, piège ses propres polluants par inversion thermique. Plusieurs milliers de décès prématurés par an sont attribués à cette pollution selon les études disponibles. Ahvaz, Ispahan, Arak et Zabol souffrent de la même façon ; Zabol, en particulier, est reconnue comme l’une des villes les plus polluées du monde en particules fines, à cause des tempêtes de sable soulevées par l’assèchement du lac Hamoun.

Le changement climatique aggrave chacune de ces tendances : une hausse de 1,5°C déjà enregistrée depuis 1950, une hausse additionnelle de 2 à 3°C projetée d’ici 2050, une baisse des précipitations de 10 à 25 % attendue dans les zones arides, des glaciers alpins en fort recul, des vagues de chaleur plus fréquentes, une montée du niveau marin dans le Golfe qui menace les infrastructures portuaires basses, et un lac Ourmia dont la disparition totale n’est plus un scénario extrême mais une possibilité documentée.

Malgré cela, la biodiversité iranienne résiste. Le pays abrite les derniers guépards d’Asie au monde — quelques dizaines d’individus seulement, dans le cadre d’un programme de conservation actif —, le léopard de Perse, plus grande sous-espèce de léopard connue, l’onagre d’Iran dans la réserve de Qamishlu, le crocodile des marais au Sistan-Balouchestan, et des colonies de flamants roses dans les zones humides salées. Vingt-huit parcs nationaux, environ 68 réserves naturelles, 193 zones de protection de la faune et 25 sites Ramsar — dont les zones humides d’Anzali et le delta de l’Arax — structurent un réseau de protection géré par l’Organisation iranienne de protection de l’environnement. Les forêts hyrcaniennes, inscrites à l’UNESCO en 2019, longent la Caspienne sur environ 800 kilomètres et 55 000 km² : des reliques de forêts tempérées qui couvraient une grande partie de l’Eurasie il y a 25 à 50 millions d’années, ayant survécu aux glaciations quaternaires, abritant plus de 3 200 espèces végétales et des populations résiduelles de léopards, d’ours bruns et de lynx — menacées, comme tout le reste, par la déforestation, le braconnage et l’urbanisation littorale.

Chapitre 9 · Acte II

Le poids de l’État et des structures para-étatiques

Il y a une question qu’on ne peut plus éviter à ce stade du livre : si l’Iran possède tout ce que l’Acte I a documenté, pourquoi son économie ne ressemble-t-elle en rien à celle d’un pays aussi doté ? Une partie de la réponse tient à la structure même de cette économie — qui reste, aujourd’hui encore, très largement organisée autour de l’État et d’un ensemble d’acteurs para-étatiques qui échappent largement à la concurrence ordinaire.

Le ministère du Pétrole contrôle l’intégralité de la chaîne pétrolière via trois sociétés nationales — NIOC pour le pétrole, NIGC pour le gaz, NPC pour la pétrochimie. À ses côtés, les Bonyads — fondations religieuses para-étatiques héritées en partie des saisies de biens de la période révolutionnaire, au premier rang desquelles le Bonyad-e Mostazafan, le Bonyad-e Shahid et l’Astan Quds Razavi — contrôleraient, selon les estimations disponibles, entre 20 et 40 % de l’économie du pays, avec des positions dominantes dans l’import-export, la construction et l’agroalimentaire. Le Corps des Gardiens de la révolution islamique (IRGC) tient, lui, des positions significatives dans la construction, les télécommunications et la gestion portuaire — notamment à Bandar Abbas. Le secteur privé, officiellement encouragé par des plans quinquennaux successifs qui promettent privatisation et diversification depuis les années 1990, reste en pratique bridé par la concurrence de ces mêmes entités étatiques et para-étatiques, qui n’obéissent pas aux mêmes règles.

À cela s’ajoute une économie informelle considérable, estimée entre 30 et 40 % du PIB. Les bazars traditionnels en constituent le socle le plus visible — un réseau commercial structuré, avec ses propres règles et une influence politique réelle, qui a traversé les siècles sans jamais vraiment se soumettre à une régulation moderne. Aux frontières est et ouest du pays, des flux de contrebande considérables échappent à tout contrôle douanier. Et parallèlement au taux de change officiel du Rial (dont la refonte en Toman, votée en 2020, n’a jamais été pleinement appliquée, le Toman restant l’unité courante où 1 Toman = 10 Rials), un marché libre du dollar — le sarrafi — fixe ses propres cours, autour de 230 000 Tomans pour un dollar (plus de 2 millions de rials) à l’automne 2026.

Chapitre 10 · Acte II

Les sanctions, anatomie d’un isolement

Aucune contrainte, dans ce livre, n’a un historique aussi long ni aussi documenté que celle-ci. Les sanctions internationales pèsent sur l’économie iranienne, sous une forme ou une autre, depuis 1979 — quatre décennies et demie, soit l’essentiel de la vie du pays sous sa forme actuelle.

PériodeActeurObjetImpact
1979-1981États-UnisGel des avoirs (crise des otages)Gel de 12 Md$ d’avoirs iraniens
1995-2005États-UnisSanctions commerciales largesExclusion du commerce américain
2006-2015ONU + UE + USAProgramme nucléaireSanctions pétrolières, financières, exclusion SWIFT partielle
2015-2018Levée partielleAccord JCPOABoom économique 2016-2017, retour partiel des investissements
2018-2021Trump (retrait JCPOA)« Pression maximale »Effondrement des exports pétroliers, inflation > 40 %
2022-2024Maintien BidenSanctions partielles, nucléaireStagnation des négociations JCPOA 2.0

Un cycle de sanctions-levées-sanctions qui traverse quatre décennies et cinq administrations américaines successives.

L’impact économique se lit dans des chiffres bruts. Les exportations pétrolières, qui atteignaient 2,5 millions de barils par jour en 2018, sont tombées à 300 000-500 000 barils/jour en 2019-2020, avant de remonter progressivement vers 1 à 1,5 million de barils/jour, essentiellement vers la Chine. L’exclusion du système SWIFT, en 2012 puis 2018, a rendu les transactions internationales extrêmement difficiles. L’investissement étranger est resté quasi nul depuis 2018 — zéro investissement occidental. L’inflation a dépassé 40 à 50 % plusieurs années consécutives. Le Rial a perdu plus de 95 % de sa valeur face au dollar depuis 2018. Et même le secteur médicamenteux, en théorie protégé par des exemptions humanitaires, a parfois souffert de blocages à l’importation de médicaments et d’équipements médicaux.

Face à cet isolement, l’Iran a développé ce que ses autorités appellent officiellement l’« économie de résistance » (eqtesad-e moqawamat) : substitution aux importations dans l’automobile, la pharmacie et l’alimentaire ; réseaux de commerce parallèle via les Émirats, la Turquie et l’Irak ; légalisation du minage de cryptomonnaies pour contourner les restrictions financières ; exportations non officielles de pétrole vendu à prix fortement décoté vers la Chine via des intermédiaires ; et un recours au financement par la banque centrale qui, en retour, nourrit lui-même l’inflation. Sur le plan bancaire, le pays a développé des mécanismes de paiement direct avec la Russie (en roubles) et la Chine (en yuan) pour contourner le dollar, dans un système où les principales banques publiques — Melli Iran, Saderat, Mellat, Tejarat, Sepah — fonctionnent selon les principes de la finance islamique, sans intérêt, avec partage des profits et des pertes. La Bourse de Téhéran, malgré tout, reste l’une des plus importantes du Moyen-Orient en capitalisation — accessible aux citoyens iraniens et à certains étrangers, mais marquée par une forte volatilité directement liée au cycle des sanctions.

Chapitre 11 · Acte II

Qui profite du statu quo

Voici, sans doute, le chapitre le plus dérangeant de ce livre — et pourtant l’un des plus nécessaires pour comprendre pourquoi le paradoxe iranien dure depuis si longtemps. Le maintien de l’Iran dans un état d’isolement économique partiel n’est pas le simple sous-produit de tensions diplomatiques qui, un jour, se dissiperaient naturellement. C’est aussi, plus prosaïquement, le produit d’intérêts convergents — parfois même contradictoires entre eux — mais tous nourris, d’une manière ou d’une autre, par la richesse même de l’Iran.

À l’extérieur : des puissances qui préfèrent l’Iran hors jeu

ActeurIntérêt à maintenir l’Iran isoléMécanisme
États-UnisProtéger Israël, maintenir l’hégémonie sur le Golfe, contrôler les marchés pétroliersSanctions unilatérales, pression sur alliés, exclusion SWIFT
Arabie saouditeÉviter un concurrent énergétique majeur (2e réserve de gaz au monde), rester premier exportateurLobbying pro-sanctions, pression sur l’OPEP
Émirats arabes unisConserver leur rôle de hub financier et logistique régional — rôle que l’Iran prendrait naturellementAmbiguïté : transit informel d’un côté, pression politique de l’autre
IsraëlEmpêcher l’Iran de devenir une puissance économique finançant sa puissance militaireLobbying à Washington, pression diplomatique
ChineAcheter le pétrole iranien à forte décote — les sanctions sont une aubaineNe pousse pas à la levée des sanctions : elle achète moins cher

Des puissances aux intérêts parfois opposés entre elles, mais toutes bénéficiaires, chacune à sa manière, du statu quo iranien.

À l’intérieur : des acteurs qui s’enrichissent précisément de l’isolement

Acteur intérieurIntérêt à maintenir le statu quoMécanisme
IRGC (Gardiens de la révolution)Parties prenantes des 20 à 40 % de l’économie contrôlés par le secteur para-étatique (avec les bonyads) — l’ouverture serait une perte de pouvoirRésistance aux réformes, influence sur les négociations nucléaires
Bonyads (fondations para-étatiques)Monopoles dans l’import-export, la construction, l’alimentationLobbying intérieur contre toute normalisation
Réseaux de contrebande et de transitL’économie informelle génère des fortunes précisément grâce aux sanctions (arbitrage, primes de risque)Intérêt direct à ce que les sanctions durent
Certains responsables politiquesLe discours de l’ennemi extérieur justifie le contrôle politique intérieurDiscours anti-occidental, frein aux négociations

À l’intérieur comme à l’extérieur, une même mécanique : l’isolement profite à ceux qui en tirent une rente, quelle qu’en soit la nature.

Ce qui rend la situation iranienne singulière dans l’histoire économique récente, c’est précisément cette convergence paradoxale. Les adversaires extérieurs de l’Iran maintiennent les sanctions pour affaiblir un rival géopolitique. Certaines élites intérieures s’enrichissent, elles, précisément grâce aux distorsions que ces mêmes sanctions créent. Entre ces deux blocs, une population de 90 millions de personnes subit l’inflation, le chômage et l’exode de ses talents les plus formés. C’est un nœud structurel, pas conjoncturel — et c’est pourquoi tout scénario crédible de décollage économique iranien exige une rupture simultanée sur deux fronts à la fois : externe, la levée des sanctions ; interne, la réforme des structures de pouvoir économique. L’un sans l’autre ne suffirait probablement pas.

L’Iran n’est pas pauvre. Il est empêché.

C’est la thèse centrale de cet ouvrage, et il faut la formuler sans détour : la différence entre les deux est fondamentale, l’une est une fatalité, l’autre est une construction. Un pays top 3 mondial en ressources naturelles, top 15 en publications scientifiques, top 10 en sidérurgie, numéro un mondial en turquoise et en travertin, et dont le sous-sol contient une partie des métaux dont le monde a le plus besoin pour sa transition énergétique — ce pays-là ne devrait pas, structurellement, se trouver dans la situation économique qu’il connaît aujourd’hui. Les ressources ne disparaissent pas. Elles attendent.

Chapitre 12 · Acte II

La fuite des cerveaux et les inégalités régionales

On a déjà croisé, dans l’Acte I, les grands chiffres de la fuite des cerveaux iranienne : entre 150 000 et 250 000 personnes qualifiées qui quittent le pays chaque année. Ce chapitre en donne le prix. Le Fonds monétaire international cite régulièrement l’Iran parmi les pays où cette fuite, proportionnellement à la population, est la plus élevée au monde — et le coût économique estimé se chiffre en dizaines de milliards de dollars perdus chaque année en capital humain, sans compter les investissements publics en éducation qui partent, eux aussi, avec chaque départ. Le signe encourageant, documenté dans l’Acte I, c’est qu’une bonne part de cette fuite est réversible : en cas de normalisation diplomatique et économique, une partie de la diaspora pourrait revenir investir et entreprendre sur place — un potentiel de rebond que peu de pays confrontés à un tel exode peuvent revendiquer.

La même logique de gâchis se retrouve, à une autre échelle, dans la géographie intérieure du pays. Le coefficient de Gini iranien, qui mesure les inégalités de revenus, était estimé à environ 0,40-0,42 sur des données pré-sanctions récentes — des inégalités modérées à élevées, avec une composante géographique très marquée. Téhéran, le Khouzestan pétrolier, Ispahan industrielle et l’Alborz affichent un PIB par habitant significativement supérieur à la moyenne nationale. À l’autre bout, le Sistan-Balouchestan, le Lorestan, l’Ilam, le Kohgiluyeh-Boyerahmad et le Khorasan du Nord restent bien en dessous — avec, dans certaines provinces frontalières du sud-est et certaines zones kurdes de l’ouest, des taux de pauvreté, de mortalité infantile et d’analphabétisme nettement plus élevés que la moyenne nationale.

L’État n’est pas resté inactif face à ce constat. Chaque plan quinquennal de développement, depuis les années 1990, inclut des objectifs explicites de rééquilibrage régional. Des zones franches économiques ont été créées à Kish, Qeshm, Chahbahar, Bandar Anzali et Arvand pour attirer l’investissement et créer de l’emploi loin de Téhéran. Des transferts budgétaires organisent une forme de péréquation entre provinces. Des autoroutes, des voies ferrées et des aéroports ont été construits dans des régions longtemps enclavées. Les résultats, on l’a vu dans l’Acte I à propos de la seule province de Téhéran, restent limités : corriger quatre décennies de concentration ne se fait pas en un ou deux plans quinquennaux.

Chapitre 13 · Acte II

Ce que l’Iran aurait pu devenir

Il y a un exercice de pensée que plusieurs économistes ont mené sérieusement, et qui vaut la peine d’être pris au sérieux ici : à quoi ressemblerait l’économie iranienne si elle avait suivi, depuis les années 1960-1970, une trajectoire comparable à celle de pays partis de bases similaires ? La Turquie, la Corée du Sud et l’Espagne sont les trois cas le plus souvent cités — trois pays qui ont connu, dans la seconde moitié du XXe siècle, des décollages économiques spectaculaires, à partir de situations de départ qui n’avaient rien d’évidemment supérieures à celle de l’Iran.

Pays de référencePIB actuelSimilarités avec l’IranDivergence principale
Turquie~1 100 Md$Population comparable, position géographique similaire, islam modéréIntégration européenne, OTAN, stabilité politique relative
Corée du Sud~1 700 Md$Capital humain fort, ambition exportatrice, appétit technologiqueModèle exportateur, alliances occidentales, absence de sanctions
Espagne~1 500 Md$Ressources naturelles, tourisme, taille comparableIntégration à l’UE, démocratie, accès aux marchés de capitaux
Iran (réel, 2024)~400-500 Md$Sanctions depuis 1979 — environ 40 ans de retard structurel accumulé
Iran (potentiel sans sanctions)~1 500-2 000 Md$Scénario de référence retenu par de nombreux économistes

Sources : FMI World Economic Outlook 2023, Banque mondiale, études économiques sur l’impact des sanctions. L’écart entre le PIB réel et le PIB potentiel donne, en un seul tableau, la mesure du paradoxe que ce livre documente depuis son premier chapitre.

Ce que ce tableau donne à voir, ce n’est pas une prédiction — l’Iran ne deviendra pas mécaniquement une seconde Corée du Sud le jour où les sanctions seraient levées. C’est plutôt un ordre de grandeur : l’écart entre le PIB réel actuel et le PIB potentiel n’est pas de quelques points de pourcentage, il est de l’ordre du triple ou du quadruple. Aucun autre chapitre de ce livre ne résume aussi nettement, en un seul chiffre, ce que le titre de cet ouvrage veut dire par « richesse silencieuse ».

Six chapitres pour cartographier ce qui empêche cette richesse de parler : l’eau qui s’épuise sans attendre personne, un État et des structures para-étatiques qui capturent une large part de l’économie, des sanctions vieilles de presque un demi-siècle, une convergence d’intérêts — extérieurs et intérieurs — qui n’a objectivement aucune raison de vouloir que cela change, une fuite des cerveaux et des inégalités régionales qui aggravent chacune, à leur échelle, le même mal, et enfin la mesure chiffrée de ce que cela coûte au pays, année après année. Reste à savoir ce qui pourrait, malgré tout, faire bouger cette équation. C’est l’objet de l’Acte III.

Acte III

Les Scénarios

Ce qui relie déjà l’Iran au monde malgré l’isolement, pourquoi le pays reste au centre de toutes les attentions, et ce que les cinq prochaines décennies pourraient réellement changer.

Chapitre 14 · Acte III

Les infrastructures qui relient

On imagine parfois l’Iran isolé comme une île. Ce n’est pas ce que montre la carte de ses infrastructures. Plus de 200 000 kilomètres de routes, dont environ 23 000 km d’autoroutes et voies rapides — parmi les réseaux les plus développés du Moyen-Orient —, relient Téhéran à Mashhad (900 km), Ispahan, Chiraz, Tabriz et Bandar Abbas, tandis que des postes-frontières actifs avec l’Irak (Mehran, Khosravi, Parviz Khan), la Turquie (Bazargan), l’Azerbaïdjan, le Turkménistan, l’Afghanistan et le Pakistan voient passer chaque jour des camions chargés de marchandises entre l’Asie centrale et le Moyen-Orient.

Le rail complète ce maillage : Téhéran-Mashhad (926 km, électrification en cours), Téhéran-Ispahan-Ahvaz pour le fret pétrolier, Téhéran-Tabriz (735 km) vers la frontière turque, Téhéran-Bandar Abbas (environ 1 400 km) pour le fret portuaire, Bandar Abbas-Bafq pour le minerai de fer, et Mashhad-Sarakhs, qui ouvre directement sur le corridor d’Asie centrale via le Turkménistan. Une ligne à grande vitesse Téhéran-Ispahan (environ 400 km) est en construction avancée, tout comme le corridor ferroviaire vers Chahbahar, destiné à désenclaver le Sistan-Balouchestan. La ligne Zahedan-Quetta vers le Pakistan, suspendue, pourrait un jour rouvrir dans le cadre du corridor économique Chine-Pakistan.

Deux ports, deux vocations

Bandar Abbas, sur le détroit d’Ormuz, est le grand hub du Golfe et la porte d’entrée maritime de la quasi-totalité des importations iraniennes : plus de 100 millions de tonnes par an, un terminal à conteneurs (Shahid Rajaee) d’environ 5 millions d’EVP, une connexion ferroviaire directe vers l’intérieur du pays, et le statut de base navale principale de l’Iran dans le Golfe. Chahbahar, à l’inverse, est le seul port iranien ouvert directement sur l’océan Indien sans passer par le détroit d’Ormuz — à peine 150 km de la frontière pakistanaise, dans le Sistan-Balouchestan. L’Inde, via India Ports Global, y investit directement dans le cadre de l’INSTC, avec l’ambition d’en faire le point de transit privilégié pour l’Afghanistan enclavé, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan ; sa capacité actuelle, environ 8,5 millions de tonnes par an, est en forte expansion. Bandar Imam Khomeini, Bouchehr, Bandar Anzali et Amirabad complètent ce dispositif portuaire, chacun avec sa spécialité — pétrochimie, proximité de South Pars, ou porte caspienne vers la Russie.

Côté aérien, l’aéroport international Imam Khomeini de Téhéran, environ 10 millions de passagers par an et en expansion, fait figure de hub national, complété par Mehrabad pour les vols domestiques et des aéroports régionaux à Mashhad, Ispahan, Chiraz, Tabriz, Ahvaz, Kerman, Kish et Bandar Abbas. La flotte nationale — IranAir, Mahan Air, Iran Aseman, Qeshm Air, Caspian Air — porte, elle, la marque directe des sanctions : les achats d’avions neufs Boeing et Airbus sont bloqués depuis 2018, forçant le recours à des appareils ATR ou russes (Sukhoi Superjet). L’épisode est resté dans les mémoires : entre 2015 et 2018, sous l’accord JCPOA, l’Iran avait commandé plus de 200 avions Boeing et Airbus, une commande annulée par le retrait américain de l’accord.

L’énergie, en réseau

Le réseau électrique national s’appuie sur plus de 60 000 kilomètres de lignes à haute tension, interconnectées avec la Turquie, l’Irak, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Pakistan et l’Afghanistan — l’Iran exporte environ 10 TWh d’électricité par an vers ses voisins, une source de devises non négligeable. Le réseau de gazoducs dépasse 36 000 kilomètres, l’un des plus denses du Moyen-Orient, acheminant le gaz vers la Turquie via IGAT depuis 2001 et vers l’Irak. Dix grandes raffineries, pour une capacité totale de traitement d’environ 2,2 millions de barils par jour, complètent une chaîne énergétique qui, malgré les sanctions, reste l’une des plus complètes de la région.

Chapitre 15 · Acte III

Les corridors et les alliances

Trois grands corridors traversent ou pourraient traverser l’Iran dans les prochaines décennies, et chacun raconte une histoire différente de la place que le pays pourrait occuper dans le commerce mondial.

Le corridor Nord-Sud (INSTC)

Le Corridor international de transport Nord-Sud est l’un des projets d’infrastructure les plus ambitieux d’Eurasie : une route multimodale de 7 200 kilomètres qui relie Bombay à Saint-Pétersbourg — par mer jusqu’à Bandar Abbas, puis par rail à travers l’Iran jusqu’à Bandar Anzali sur la Caspienne, puis par eau jusqu’à Astrakhan et enfin vers la Russie. L’argument économique est net : 40 % de temps de trajet et 30 % de coût en moins par rapport à la route du canal de Suez. Iran, Inde, Russie, Azerbaïdjan, Arménie, Kazakhstan, Biélorussie et neuf autres pays y participent, pour un potentiel estimé à plusieurs dizaines de millions de tonnes de fret annuel. Son usage s’est nettement accéléré depuis 2022, les sanctions occidentales contre la Russie ayant poussé Moscou à chercher des routes commerciales alternatives — et l’Iran s’est trouvé, presque mécaniquement, sur le chemin.

Les routes de la soie chinoises (BRI)

L’Iran est aussi un maillon de la Belt and Road Initiative chinoise. L’accord de partenariat stratégique sur 25 ans, signé en 2021, porte sur environ 400 milliards de dollars d’investissements prévus dans les infrastructures, l’énergie et les télécommunications, en échange, pour la Chine, d’un accès au pétrole iranien à prix réduit. Concrètement, cela se traduit par la modernisation de la ligne ferroviaire Urumqi-Téhéran vers la frontière turkmène, par des investissements dans les usines pétrochimiques et les réseaux télécoms — Huawei en tête —, et par une connexion du port de Chahbahar vers l’Asie du Sud et l’Afrique de l’Est. La Chine reste, de très loin, le premier partenaire commercial de l’Iran ; certains Iraniens, cependant, perçoivent cet accord comme une forme de vente à bas prix des ressources nationales — une critique qui traverse régulièrement le débat public iranien.

Vers la Turquie, l’Irak et le Golfe

Le poste-frontière de Bazargan, entre l’Azerbaïdjan iranien et la Turquie, est l’un des plus actifs du Moyen-Orient. Le commerce avec l’Irak dépasse 10 milliards de dollars par an — l’Iran y exportant électricité, gaz, produits alimentaires et matériaux de construction, dans une relation devenue étroite depuis la chute de Saddam Hussein. Avec les Émirats, malgré des tensions politiques réelles et récurrentes, des milliards de dollars de marchandises continuent de transiter chaque année via Dubaï.

Un réseau de zones franches

Zone francheProvinceSpécialité
KishHormozgan (île), 91 km²Commerce, tourisme, aviation, finance — hub du Golfe
QeshmHormozgan (île), 1 490 km²Industrie lourde, pétrochimie, chantier naval, tourisme
Bandar AbbasHormozganPort industriel, logistique (zone économique spéciale)
ChahbaharSistan-BalouchestanTransit Asie centrale, industrie
Bandar AnzaliGilan (Caspienne)Commerce avec la Russie et le Caucase
ArvandKhouzestan (Abadan/Khorramshahr)Industrie, proximité de l’Irak
ArasAzerbaïdjan occidentalCommerce frontalier Arménie-Azerbaïdjan
MakuAzerbaïdjan occidentalFrontière turque, commerce

Sept zones franches, complétées par des zones économiques spéciales comme Bandar Abbas, disséminées sur tout le pourtour frontalier — une géographie qui, à elle seule, dit l’ambition régionale de l’Iran.

Sur le plan institutionnel, l’Iran est membre de l’ECO (Organisation de coopération économique, avec la Turquie, le Pakistan, l’Afghanistan et six pays d’Asie centrale), a obtenu le statut de membre à part entière de l’Organisation de coopération de Shanghai en 2023, et a rejoint les BRICS+ en 2024. Avec la Russie, la relation dépasse largement l’énergie : les deux pays, également sous sanctions occidentales, coopèrent sur les drones Shahed fournis par l’Iran à la Russie, sur l’aide nucléaire et les équipements militaires fournis par la Russie via Rosatom (Bouchehr 2 et 3), sur l’INSTC dont ils sont les deux partenaires principaux, et sur un commerce de plus en plus réglé en monnaies nationales — rial et rouble — sans passer par le dollar. Avec la Turquie, la relation reste plus ambivalente : un commerce bilatéral de 5 à 7 milliards de dollars par an, un gazoduc IGAT actif depuis 2001, mais aussi une compétition réelle pour l’influence en Asie centrale, dans le Caucase et au Moyen-Orient.

Chapitre 16 · Acte III

Pourquoi l’Iran attire l’attention du monde

On peut résumer en sept points factuels ce qui fait de l’Iran un acteur que le monde ne peut pas ignorer, quelle que soit la politique du moment : environ 9 % des réserves mondiales de pétrole et 17 % de celles de gaz ; 20 à 30 % du pétrole mondial qui transite par le détroit d’Ormuz, porte de tout le Golfe Persique ; South Pars, le plus grand gisement gazier du monde ; des minéraux stratégiques en position de force — cuivre (top 3 en potentiel), zinc (top 5), fer, uranium, et un gisement de lithium annoncé en 2023, encore à confirmer ; une position géographique au carrefour de quatre grandes régions, avec quinze pays frontaliers ou limitrophes ; des corridors de transit — INSTC, routes de la soie — qui offrent des alternatives concrètes au canal de Suez ; et un rôle d’exportateur vers des économies clés, la Chine pour le pétrole, l’Irak pour l’électricité, le gaz et les biens de consommation. L’Iran est, structurellement, un acteur qui pèse sur les marchés mondiaux de l’énergie — indépendamment de toute considération politique.

Cette importance a un revers : elle nourrit une concurrence régionale et internationale qui n’a, elle non plus, rien de strictement politique.

PaysIntérêt économique en tension avec l’IranNature de la concurrence
Arabie saoudite1er exportateur pétrolier mondialCompétition directe pour les marchés pétroliers, quotas OPEP, leadership régional
Émirats arabes unisHub commercial et financier du GolfeSi l’Iran s’ouvre, Dubaï perd une partie de son rôle d’intermédiaire
TurquieHub logistique régional, tourisme, commerceCompétition pour les corridors de transit, les marchés d’Asie centrale, le tourisme
QatarGisement de South Pars partagéL’exploitation inégale du champ commun est une source de tension économique directe
RussieExportateur de gaz concurrentUn Iran pleinement exportateur de GNL concurrencerait le gaz russe en Asie
IsraëlÉconomie de la connaissanceCompétition technologique et scientifique, accès aux marchés

Une analyse strictement économique, sans dimension politique : même sans aucune tension diplomatique, ces six économies auraient des raisons de préférer un Iran qui reste sous-exploité.

Une économie encore dominée par les hydrocarbures

Ce potentiel géopolitique repose sur une structure économique qu’il faut regarder en face avant d’envisager les scénarios d’avenir.

SecteurPart du PIB estiméeTendance
Hydrocarbures (pétrole et gaz)~20-25 %Dominante mais instable, dépend du prix du brut et des sanctions
Services~45-50 %Dominant — commerce, transport, finance
Industries manufacturières~14 %Croissance sous politique de substitution aux importations
Agriculture~9-10 %Stable, mais sous stress hydrique croissant
Construction et immobilier~6-8 %Cyclique
Mines hors hydrocarbures~3-4 %Nettement sous-exploité malgré un potentiel élevé

Une économie de services dominante, un poids pétrolier réel mais pas hégémonique — et un secteur minier qui, on l’a vu dans l’Acte I, reste très en dessous de ce que le sous-sol permettrait.

Chapitre 17 · Acte III

Scénarios 2030-2050

Il est temps, après seize chapitres d’inventaire et de diagnostic, de regarder vers l’avant. L’avenir économique de l’Iran dépend de quelques variables déterminantes, dont l’évolution reste largement ouverte.

VariableSituation actuelleEnjeu 2030-2050
Sanctions internationalesEn place depuis 1979, maximales depuis 2018Levée partielle ou totale = boom économique potentiel
Prix des hydrocarburesVariable, Iran vend avec décoteLa transition énergétique mondiale réduit leur valeur à terme
DémographieFécondité à 1,7, vieillissement progressifPopulation active maximale entre 2025 et 2035, puis déclin
Crise de l’eauStress hydrique sévèreRisque d’effondrement agricole dans certaines régions
Transition énergétiqueRetard sur les renouvelablesOpportunité réelle : solaire et hydrogène vert
Capital humainFuite des cerveaux intenseRetour possible en cas d’ouverture économique
Lithium et minéraux critiquesLithium annoncé (2023), cuivre et zinc confirmésDemande mondiale en forte hausse (véhicules électriques, batteries)

Sept variables, aucune purement technique — chacune mêle géologie, démographie et géopolitique.

Scénario 1 — L’Iran réintégré dans l’économie mondiale

Hypothèse : un accord nucléaire exhaustif, la levée des sanctions, une normalisation avec l’Occident. Probabilité jugée modérée, dépendante de négociations politiques complexes. Dans ce scénario, le PIB réel pourrait doubler en dix ans : retour à 4-5 millions de barils/jour de production pétrolière avec des investissements massifs (BP, Total, Shell, ENI) ; développement des mines de cuivre, de zinc, de fer et de lithium avec des partenaires internationaux ; explosion du tourisme international, jusqu’à 20-30 millions de visiteurs par an ; retour partiel de la diaspora qualifiée et transferts de technologie ; émergence possible de l’Iran comme producteur majeur d’hydrogène vert ; réintégration dans SWIFT et les marchés de capitaux. Les risques identifiés restent réels : dépendance persistante aux revenus pétroliers, malédiction des ressources, risque inflationniste si la réouverture va trop vite. Le PIB, actuellement estimé entre 400 et 500 milliards de dollars, pourrait atteindre 700 à 900 milliards vers 2030, puis 1 200 à 1 500 milliards vers 2040 — plaçant l’Iran dans la catégorie des grandes économies mondiales, au niveau de la Turquie ou de l’Arabie saoudite actuelles.

Scénario 2 — L’Iran, pivot eurasiatique

Hypothèse : pas de levée des sanctions occidentales, mais un approfondissement des alliances avec la Chine, la Russie et l’axe eurasiatique. Probabilité jugée élevée — c’est, de fait, la trajectoire actuelle. Le commerce se concentre sur la Chine, la Russie, l’Irak et l’Inde ; l’INSTC devient pleinement fonctionnel et génère des revenus de transit significatifs ; les investissements chinois se poursuivent dans les infrastructures, le rail, les ports, les télécoms ; le pétrole et le gaz continuent de se vendre à prix décoté vers la Chine et l’Inde ; la dédollarisation progresse, les transactions se réglant de plus en plus en yuan, rouble ou rial ; l’intégration dans l’OCS et les BRICS+ se renforce. Les limites de ce scénario sont tout aussi claires : dépendance croissante à la Chine, accès restreint aux technologies de pointe occidentales, fuite des cerveaux qui continue. Le PIB à 2040, dans ce scénario, resterait autour de 700-900 milliards de dollars — une croissance réelle, mais plus lente que dans le scénario 1.

Scénario 3 — L’Iran sous tension, économie autonome

Hypothèse pessimiste mais tout à fait possible : renforcement des sanctions, tensions régionales accrues, instabilité interne, aggravation de la crise de l’eau. L’économie stagnerait ou se contracterait ; les pénuries d’eau toucheraient de plein fouet l’agriculture et les villes ; l’émigration des capitaux et des cerveaux s’accélérerait ; l’économie informelle dépasserait 50 % du PIB ; les tensions sociales — chômage des jeunes, inflation — s’intensifieraient. Un seul point reste constant, quel que soit ce scénario : le sous-sol iranien, lui, ne s’épuise pas. Il attend.

La transition énergétique : menace et opportunité à la fois

La décarbonation mondiale représente pour l’Iran un risque bien réel : si elle réussit, la valeur de ses réserves pétrolières et gazières décline progressivement, et l’Agence internationale de l’énergie situe le pic possible de la demande mondiale de pétrole dans les années 2025-2035 — ce qui crée une urgence claire à diversifier l’économie avant que les revenus pétroliers ne s’effondrent. Mais cette même transition ouvre une opportunité que peu de pays de la région peuvent revendiquer : le potentiel solaire exceptionnel du désert central et du sud place l’Iran en position idéale pour produire de l’hydrogène vert par électrolyse ; ses réserves de cuivre, de fer et de zinc — auxquelles s’ajouterait le lithium si les gisements annoncés se confirment — sont précisément les minéraux dont la transition énergétique mondiale a besoin ; une énergie propre abondante permettrait de produire de l’acier décarboné à partir de son minerai de fer déjà exploité ; et un potentiel solaire à grande échelle pourrait, à terme, alimenter des exportations d’électricité verte vers l’Europe via des câbles sous-marins.

L’Iran en 2050 — une projection, pas une prophétie

Si le pays parvient à naviguer entre ses défis — la crise de l’eau, la fuite des cerveaux, la dépendance pétrolière, la pression démographique — et à valoriser les atouts documentés dans ce livre, l’Iran de 2050 pourrait afficher une économie de 1 500 à 2 000 milliards de dollars, rester premier exportateur mondial de safran, de pistaches, de turquoise et de travertin, figurer parmi les cinq premiers mondiaux en nanotechnologie et en biotechnologie, parmi les dix premiers en extraction de cuivre et de lithium, devenir un hub logistique continental entre l’Asie du Sud, l’Asie centrale et le Moyen-Orient, accueillir 20 à 30 millions de visiteurs par an, exporter de l’hydrogène vert vers l’Asie et l’Europe, s’affirmer comme centre académique de référence pour toute la région — avec une population stabilisée autour de 100-105 millions d’habitants, plus âgée mais toujours qualifiée.

Les ressources ne disparaissent pas. Elles attendent.

Il reste, au terme de ces dix-sept chapitres, un constat qui devrait dépasser tous les clivages politiques et idéologiques : l’Iran est objectivement l’un des pays les plus richement dotés de la planète, dans presque tous les domaines mesurables — quatrièmes réserves mondiales de pétrole, deuxièmes de gaz, cuivre et sidérurgie dans le top mondial, premier exportateur de travertin et de turquoise, 90 % du safran mondial, une civilisation continue depuis 7 000 ans, un capital humain qui produit une médaille Fields et une diaspora comptée en millions. Ce paradoxe entre une dotation exceptionnelle et la réalité économique vécue par une grande partie de la population reste l’une des équations les plus complexes de l’économie politique contemporaine — les sanctions, la gouvernance économique, les tensions géopolitiques et la dépendance aux hydrocarbures en expliquent, ensemble, une bonne partie. Mais l’histoire enseigne une leçon plus universelle : les ressources naturelles ne s’épuisent pas ; le capital humain, exilé, peut revenir ; la géographie est permanente ; et les civilisations qui ont traversé sept millénaires ont prouvé une résilience que peu de nations peuvent revendiquer. L’Iran a, structurellement, les moyens de devenir l’une des grandes économies du XXIe siècle. La seule vraie question, celle que ce livre n’a jamais cherché à trancher à la place du lecteur, est de savoir quand — et selon quelles conditions — le contexte politique le permettra.

Fin

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