Cinéma iranien
Encyclopédie du voyage en Iran
Cinéma iranien
Une poésie devenue une référence mondiale — de Cannes aux Oscars
Des milliers de récompenses internationales ont consacré un cinéma unique, reconnu pour son humanisme, sa simplicité et la force de ses récits. Découvrez l'histoire, les grands réalisateurs et les chefs-d'œuvre qui ont fait du cinéma iranien l'une des expressions artistiques les plus remarquables du monde contemporain.
Le cinéma iranien occupe une place singulière dans le paysage cinématographique mondial. Réputé pour la profondeur de ses récits, la sobriété de sa mise en scène et son regard humaniste, il s'est imposé comme l'une des cinématographies les plus récompensées dans les grands festivals internationaux. Depuis la fin des années 1970, les réalisateurs iraniens ont remporté près de 4 000 récompenses internationales, dont les plus prestigieuses distinctions à Cannes, Berlin, Venise et aux Oscars.
Des premiers films réalisés au début du XXe siècle jusqu'aux œuvres contemporaines d'Abbas Kiarostami, Asghar Farhadi, Jafar Panahi ou Majid Majidi, le cinéma iranien n'a cessé d'évoluer en proposant une vision originale de la société, de l'enfance, de la famille et de la condition humaine.
Les débuts du cinéma iranien
Avant l'arrivée du cinéma, le divertissement reste en Iran un luxe réservé à la partie aisée de la population. Le 8 juin 1900, en voyage en Europe, le chah Mozaffaredin Shah assiste à une projection de cinématographe à Contrexéville et ordonne à son photographe, Mirza Ebrahim Khan Akkās Bāshi, d'acheter une caméra Gaumont — marquant l'entrée du cinéma en Perse.
La première salle de cinéma ouvre à Téhéran en novembre 1904. Le premier long-métrage de fiction iranien, Ābi o Rābi, une comédie réalisée par Avanes Ohaniān, sort en 1931 ; en 1932, Abdolhossein Sepanta réalise Dokhtar-e Lor, considéré comme le premier film parlant iranien. Le succès de ce film effraie tant les distributeurs étrangers qu'aucun autre long-métrage de fiction iranien ne sera tourné avant 1947.
Le film fārsi et l'essor du cinéma commercial
En 1947, Esmail Koushan produit le premier film parlant iranien réalisé en Iran et fonde la société Pars Films, qui restera l'un des principaux studios du pays jusqu'en 1979. Naît alors un genre national, le film fārsi : selon la chercheuse Agnès Devictor, « un mélodrame populaire où se retrouvent dans un dosage varié des séquences de chants, de danses, de bagarres et où le bien finit toujours par triompher ».
Entre 1949 et 1955, cinquante-huit films sont produits en Iran ; en 1958, vingt-deux compagnies de production sont actives dans le pays. C'est également en 1949 que se constitue la Société Nationale du Film Iranien, qui organise le premier festival de film en Iran et pose les bases d'un cinéma alternatif et non commercial, porté notamment par Farrokh Ghaffari.
03
1969, l'année charnière : Qeysar et La Vache
L'année 1969 marque un tournant décisif. Massoud Kimiaei réalise Qeysar, immense succès au box-office qui met fin à la domination commerciale du film fārsi, tandis que Dariush Mehrjui sort La Vache (Gāv), élu à plusieurs reprises « meilleur film iranien jamais réalisé » par les critiques du pays.
Gāv fait aussi connaître le cinéma d'art et d'essai iranien à l'étranger, grâce aux récompenses obtenues aux festivals de Venise et de Chicago en 1971. Cette même année voit naître l'influence du cinéma motefavet (« cinéma différent ») sur la production, imposant, selon l'historien Mamad Haghighat, « un style réaliste et réfléchi, moins superficiel ».
La Nouvelle Vague iranienne et le mouvement Super 8
Les années 1970 voient l'affirmation d'une véritable Nouvelle Vague iranienne, portée par des réalisateurs comme Dariush Mehrjui, Sohrab Shahid Saless, Bahram Beyzai, Parviz Kimiavi, Abbas Kiarostami ou Nasser Taghvai — un cinéma situé, selon Javier Martin et Nader Takmil Homayoun, entre nouvelle vague, néoréalisme italien et fatalisme chiite, introduisant poésie et personnages ordinaires dans un langage cinématographique proprement iranien.
Parallèlement se développe un mouvement Super 8 : réunis dès 1969 dans le groupe Cinema-ye Azad (« Cinéma libre »), en écho au free cinema britannique, ces réalisateurs produisent entre 800 et 1000 courts métrages au cours de la décennie, en toute liberté créative, en dehors de toute logique commerciale.
Cinéma et révolution islamique
Avec l'instauration de la République islamique en 1980, les thèmes des femmes et de l'amour, jusqu'alors très présents à l'écran, deviennent régis par le fiqh (droit islamique) et disparaissent presque totalement pendant la première décennie suivant la révolution. Entre 1980 et 1988, cinquante-six films sont produits sur le thème de la guerre contre l'Irak.
La création du ministère de la Culture et de l'Orientation islamique (1982) et de la Fondation du cinéma Farabi structure alors un nouveau cinéma national. La sortie de Nobat-e Asheghi de Mohsen Makhmalbaf marque un tournant : son scénario romantique provoque d'intenses débats, ouvrant la voie à des réalisatrices explorant à leur tour les thèmes de l'amour et de la condition féminine.
06
La reconnaissance internationale
La consécration internationale a lieu en 1997, quand Le Goût de la cerise d'Abbas Kiarostami obtient la Palme d'or au Festival de Cannes ; la même année, Majid Majidi est nommé à l'Oscar du meilleur film étranger pour Les Enfants du ciel. Le réalisateur allemand Werner Herzog ira jusqu'à qualifier le cinéma iranien de l'une des formes de création artistique les plus importantes au monde.
Les films iraniens y remportent depuis les récompenses les plus prestigieuses : le Lion d'or de Venise (Le Cercle, Jafar Panahi, 2000), l'Ours d'or de Berlin (Une séparation d'Asghar Farhadi en 2011, Taxi Téhéran de Jafar Panahi en 2015) ou la Coquille d'or de Saint-Sébastien, obtenue à deux reprises par Bahman Ghobadi. Depuis 2019, un festival consacré au cinéma iranien se tient chaque année à Vitré, en France.
Grands réalisateurs et actrices emblématiques
Abbas Kiarostami, Asghar Farhadi, Jafar Panahi, Majid Majidi ou Bahman Ghobadi comptent parmi les cinéastes les plus couronnés à l'international. La famille Makhmalbaf occupe une place à part : Mohsen Makhmalbaf, cinéaste engagé, et sa fille Samira, qui réalise La Pomme à 18 ans avant de recevoir par deux fois le Prix du jury à Cannes.
De nombreuses actrices ont également marqué le cinéma iranien à l'international : Leila Hatami, Taraneh Alidoosti, Shohreh Aghdashloo ou Pegah Ahangarani ont toutes été primées dans de grands festivals, portant à l'écran la richesse et la sensibilité des récits iraniens contemporains.
Le documentaire iranien
Les premiers documentaires iraniens, tournés dès le début du XXe siècle pour la cour royale, portent sur des processions religieuses ou des scènes de la vie de palais. Le genre se développe véritablement après la Seconde Guerre mondiale, avant d'être fortement institutionnalisé dans les années 1960, notamment sous l'influence de programmes de formation américains.
Hamid Naficy distingue plusieurs genres : documentaire institutionnel, documentaire artistique consacré aux arts et à l'artisanat iraniens, documentaire ethnographique sur les rituels religieux, et documentaire social ou d'avant-garde, souvent en butte à la censure — comme Qaleh de Kamran Shirdel (1966), consacré à la prostitution à Téhéran.
Industrie du cinéma : salles, production, doublage
Le nombre de salles de cinéma en Iran passe de 142 en 1959 à 453 en 1975, avant de chuter à 198 en 1979 après la révolution. Dans les années 1970, l'industrie commence à exporter ses productions : en 1975, 83 films iraniens sont distribués en Afghanistan et 42 à Dubaï.
Le doublage en persan des films étrangers a également joué un rôle clé dans le développement technique du cinéma national : le premier studio de doublage, Iran-No Film, est créé en 1943, ouvrant la voie à une industrie entière consacrée à l'adaptation des films occidentaux pour le public iranien.
Rôle de l'État et politique publique du cinéma
Après 1982, la Fondation du cinéma Farabi devient l'organisme central du secteur, gérant matériel, subventions et monopole de l'import-export des films. Un producteur doit être titulaire d'une carte professionnelle délivrée par le ministère de la Culture et de l'Orientation islamique, et chaque scénario doit obtenir son autorisation avant tournage.
Les films sont notés de A à D par le Bureau général de surveillance et de projection : cette note conditionne la durée de projection en salle, tandis que les films classés D sont purement et simplement interdits — un système de classification qui structure encore aujourd'hui la distribution en salle.
La censure dans le cinéma iranien
Présente dès les débuts du cinéma iranien, la censure s'est institutionnalisée en 1930 avec l'obligation, pour un fonctionnaire municipal, de visionner chaque film avant sa diffusion. Après la révolution de 1979, tous les permis de distribution sont annulés et réexaminés : seuls 10 % des films passent alors cette épreuve avec succès.
Une réglementation plus précise, adoptée en 1996, encadre les codes vestimentaires, les relations entre hommes et femmes à l'écran et les sujets autorisés. Cette censure a durablement influencé l'esthétique du cinéma iranien : l'usage fréquent d'enfants dans les premiers rôles permet ainsi de contourner certains interdits concernant la représentation des adultes.
Cinéma en exil
Peu avant et après la révolution, plusieurs cinéastes, techniciens et acteurs quittent l'Iran pour continuer à travailler à l'étranger : Parviz Sayyad et Behrouz Vossoughi s'installent aux États-Unis, Sohrab Shahid Saless en Allemagne avant de partir lui aussi aux États-Unis.
Ce cinéma de la diaspora a également produit des documentaires marquants sur la révolution et l'exil, comme Iran. Inside the Islamic Republic de Bijān Saliāni, projeté par le Public Broadcasting System américain, ou plus récemment Iranien (2014) de Mehran Tamadon.
L'implication des femmes dans le cinéma
Après quelques pionnières isolées comme la poétesse et cinéaste Forough Farrokhzad dans les années 1960, l'Iran voit émerger dès 1986 toute une génération de réalisatrices. Entre 1984 et 2004, le pays a compté une plus grande proportion de femmes réalisatrices que la plupart des pays occidentaux.
Rakhshan Bani-Etemad, doyenne du cinéma iranien, s'est imposée avec des films sur les pathologies sociales ; Samira Makhmalbaf, Niki Karimi, Sepideh Farsi ou Maryam Keshavarz comptent parmi les réalisatrices les plus reconnues à l'international. Pour Mamad Haghighat, l'arrivée des femmes « permet au cinéma de mieux prendre en compte le statut de la femme et sa situation spécifique dans la société iranienne ».
14
Instituts de cinéma en Iran
Plusieurs institutions publiques et privées dispensent aujourd'hui une formation aux différents métiers du cinéma en Iran, parmi lesquelles la Fondation Farabi Cinema, Hedayat Film Co, Sourehcinema, ou encore le Centre de production de documentaires et de films expérimentaux — autant de structures qui perpétuent et renouvellent, génération après génération, la vitalité créative du cinéma iranien.
Du premier cinématographe rapporté de France en 1900 à la Palme d'or de 1997, des studios du film fārsi aux plus grands festivals du monde, le cinéma iranien n'a cessé de transformer la contrainte en poésie — une œuvre collective, humaniste et universelle, qui continue d'écrire l'une des plus belles pages du septième art contemporain.